L’Espagne n’a jamais installé autant de panneaux solaires. En 2025, le pays a ajouté 10 105 MW de capacité photovoltaïque, confirmant son statut de deuxième marché solaire de l’Union européenne. La technologie représente désormais près de 23 % du mix électrique national et constitue la première source de production. Cette progression spectaculaire masque toutefois une fragilité économique : selon l’UNEF, l’association professionnelle du secteur, la filière a perdu plus de 12 000 emplois en une seule année.
À la fin de 2025, l’industrie photovoltaïque espagnole comptait 134 708 emplois, contre 146 764 en 2024. La baisse atteint précisément 12 056 postes, soit environ 8,2 % en un an. Le niveau reste également inférieur au pic de 2022, établi à 152 418 emplois dans la série statistique actuellement utilisée par l’UNEF et l’Université de Castilla-La Mancha.
Le recul concerne principalement les producteurs d’électricité solaire. Leur effectif est passé de 67 335 personnes en 2024 à 59 914 en 2025, soit une perte de 7 421 emplois. Les activités d’ingénierie et d’installation ont également diminué, passant de 36 103 à 32 483 postes. Les fabricants et les entreprises liées à la distribution ont mieux résisté, mais leurs effectifs n’ont pas permis de compenser les suppressions intervenues dans les autres segments.
Ces données doivent toutefois être interprétées avec prudence. Les chiffres de l’UNEF ne correspondent pas directement aux statistiques d’affiliation à la Sécurité sociale. Ils mesurent l’empreinte économique de la filière, en intégrant les emplois directs, indirects et induits. Cette méthode explique des totaux supérieurs au seul nombre de salariés employés dans les centrales, les entreprises d’installation ou les fabricants. Elle impose surtout de comparer les différentes années à l’intérieur d’une même série.
Cette précision est importante, car plusieurs chiffres circulent sur l’emploi solaire espagnol. Une communication publiée en 2023 évoquait 197 383 emplois pour l’année 2022, tandis que la série reprise dans les analyses récentes retient un sommet de 152 418 postes. Pour mesurer l’évolution du secteur, la seconde base apparaît plus cohérente avec les données publiées pour 2024 et 2025.
Le recul de l’emploi s’explique moins par un ralentissement des installations que par la chute de la valeur de l’électricité produite. L’UNEF évalue le prix capturé par le solaire à 42,28 euros par MWh en 2024, puis à 36,39 euros en 2025. Au premier semestre 2026, ce prix est tombé à 29,68 euros par MWh. D’autres analyses estiment que la valeur de marché, supérieure à 150 euros en 2022, est passée sous la barre des 40 euros en 2025.
La multiplication des heures à prix nul ou négatif illustre cette dégradation. En 2025, 797 heures durant lesquelles les prix ont été nuls ou négatifs ont coïncidé avec une production solaire significative. Au 7 juillet 2026, le compteur dépassait déjà 900 heures. Lorsque plusieurs milliers de mégawatts arrivent simultanément sur le marché de gros, notamment entre la fin de la matinée et le début de l’après-midi, l’offre excède la demande. Le prix s’effondre, alors même que les centrales continuent de produire.
Le phénomène est souvent décrit comme la « courbe du canard ». José Donoso, directeur général de l’UNEF, parle désormais d’une « fosse des Mariannes », pour illustrer l’écart grandissant entre les heures centrales, saturées d’électricité solaire bon marché, et la période du soir, durant laquelle le gaz reprend une place importante.
Pour les producteurs exposés au marché spot, la conséquence est immédiate. Une centrale conçue sur la base de 1 500 heures de production valorisées et de prix élevés peut se retrouver à vendre une partie de son électricité à un prix très faible, voire à payer pour rester connectée au réseau. La baisse des recettes réduit les marges, ralentit les nouveaux projets et fragilise les emplois liés à l’ingénierie, à l’installation et à l’exploitation.
Le paradoxe est d’autant plus visible que les indicateurs industriels restent solides. Les exportations du secteur atteignent 3,2 milliards d’euros. L’effort d’innovation est évalué à 3,6 %, soit environ deux fois la moyenne de l’industrie. La contribution au PIB est estimée à 9,8 milliards d’euros, tandis que l’empreinte économique globale atteint 14,1 milliards. La filière continue donc de se développer, mais elle crée moins d’emplois qu’au moment du choc énergétique de 2022, lorsque l’autoconsommation et les investissements avaient fortement progressé.
L’UNEF alerte également sur les risques financiers. Environ 10 GW de capacités, soit près de 15 % du parc concerné, seraient exposés à des tensions de refinancement. L’organisation demande un dispositif de crédits ICO de 315 millions d’euros par an pendant trois ans, soit près de 950 millions d’euros, accordés aux conditions du marché. L’objectif n’est pas de garantir un prix artificiel, mais de permettre aux producteurs de traverser une période de prix bas jusqu’à la montée en puissance du stockage et de la demande industrielle.
Les solutions avancées sont connues : batteries associées aux centrales, électrification de l’industrie, développement des pompes à chaleur, véhicules électriques et centres de données, ainsi qu’une adaptation du fonctionnement du marché de l’électricité. Sans ces relais, l’Espagne continuera d’installer des panneaux à un rythme élevé tout en réduisant la rentabilité de chaque mégawatt produit. Les emplois perdus en 2025 ne traduisent donc pas l’échec du solaire, mais le décalage entre la vitesse de son déploiement et la capacité du système électrique à valoriser sa production.




