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[COMPENDIUM] Informel au Maroc : pourquoi la formalisation reste inachevée

Le chapitre « The informal sector in Morocco », signé par Hamza SAOUDI et Adnane LAHZAOUI, est extrait de The Oxford Handbook of the Moroccan Economy, ouvrage collectif dirigé par Karim EL AYNAOUI et Arkebe OQUBAY. Présenté par Oxford Academic comme la première synthèse académique complète de l’économie marocaine, ce volume analyse vingt-cinq ans de transformation économique. Le chapitre consacré à l’informel montre que ce secteur n’est pas une anomalie marginale, mais un équilibre institutionnel durable : il protège des millions de ménages, tout en freinant la productivité, l’élargissement de la base fiscale et l’extension effective de la protection sociale.

Nisrine M. by Nisrine M.
17 mai 2026
in Etudes et publications
Reading Time: 22 mins read
[COMPENDIUM] Informel au Maroc : pourquoi la formalisation reste inachevée l DRH.ma

[COMPENDIUM] Informel au Maroc : pourquoi la formalisation reste inachevée l DRH.ma

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L’économie informelle marocaine ne se comprend pas seulement à travers les étals de rue, les petits ateliers, les services non déclarés ou les micro-activités visibles dans les quartiers populaires. Elle constitue une architecture économique complète, enracinée dans les choix des entreprises, les contraintes des travailleurs, la fiscalité, le droit du travail, l’accès au crédit, les seuils administratifs et la capacité de l’État à rendre le formel réellement attractif. L’analyse de Hamza SAOUDI et Adnane LAHZAOUI dans The Oxford Handbook of the Moroccan Economy déplace le regard : l’informel n’est pas uniquement le résultat d’un défaut de contrôle, mais la conséquence d’un calcul rationnel dans un système où les coûts de la formalisation apparaissent souvent supérieurs à ses bénéfices immédiats.

Cette lecture est essentielle pour le Maroc. Le pays a engagé une réforme majeure de la protection sociale depuis 2021, élargi l’Assurance maladie obligatoire, cherché à intégrer les travailleurs non rémunérés par contrat classique et multiplié les statuts simplifiés. Pourtant, le passage au formel reste incomplet. L’informalité demeure présente dans l’emploi, la production, les transactions, les chaînes d’approvisionnement, les micro-entreprises et une partie des relations entre employeurs et travailleurs. Elle ne disparaît pas mécaniquement avec la croissance. Elle s’adapte, se recompose et continue d’assurer une fonction sociale que l’économie formelle ne parvient pas encore à prendre en charge.

Les auteurs rappellent que la notion même d’informalité doit être définie avec précision. Leur approche repose d’abord sur l’emploi : est informel le travailleur non affilié à un régime contributif de protection sociale, notamment la CNSS pour le secteur privé ou la CNOPS pour le secteur public. Cette définition est plus exigeante que la seule existence juridique de l’entreprise. Une société peut être enregistrée, payer certains impôts, disposer d’un local et pourtant ne pas déclarer tous ses travailleurs. L’informalité n’est donc pas seulement une question de registre de commerce ; elle touche directement l’accès à la sécurité sociale, aux droits et à la protection contre les risques.

Le chapitre complète cette lecture par une approche productive, à travers les Unités de production informelles. Selon les données mobilisées par les auteurs, le Maroc comptait en 2023 plus de deux millions d’unités de ce type. Leur poids illustre la profondeur du phénomène. Ces structures ne forment pas un bloc homogène. Elles couvrent le commerce, les services, la construction, l’industrie légère, le textile, le transport, la restauration, les travaux de finition et une multitude d’activités de proximité. Elles répondent à des besoins réels, produisent des revenus, absorbent une partie du chômage et soutiennent la survie de nombreux ménages. Mais elles fonctionnent très souvent avec peu de capital, peu de technologie, peu de financement, peu de protection sociale et une productivité limitée.

Un amortisseur social devenu contrainte économique

L’informel joue un rôle ambivalent. Il agit d’abord comme un amortisseur social. Pour les jeunes, les femmes, les ruraux, les personnes peu qualifiées ou les travailleurs exclus de l’emploi formel, il constitue souvent le seul moyen d’obtenir un revenu. Cette fonction a été révélée avec brutalité pendant la crise du Covid-19. Selon les données citées par le chapitre, plus de 5,1 millions de ménages ont eu besoin d’une aide publique d’urgence, dont 4,3 millions dépendaient d’un emploi informel. Cette donnée rappelle que l’informel n’est pas seulement une question économique : il constitue aussi un filet de survie pour des millions de personnes.

Mais ce rôle protecteur a un coût collectif. L’informel enferme une partie importante de la population active dans des activités à faible productivité, limite l’accès aux droits, fragilise les revenus, réduit la capacité d’investissement et empêche l’État d’élargir pleinement la base fiscale. Le FMI estime le manque à gagner fiscal lié à l’écart entre recettes effectives et recettes potentielles à près de 10% du PIB, selon les éléments repris par les auteurs. Ce chiffre mesure une perte de ressources publiques, mais aussi une forme d’injustice fiscale : une minorité d’entreprises et de travailleurs formels supporte une part disproportionnée de l’impôt, tandis qu’une part importante de l’activité reste hors du système.

Le paradoxe marocain tient à cette double fonction. L’informel protège à court terme, mais il freine le développement à long terme. Il absorbe les travailleurs que l’économie formelle n’intègre pas, mais il réduit la productivité moyenne. Il permet à des ménages de survivre, mais il limite la capacité de l’État à financer de meilleurs services publics. Il offre de la flexibilité, mais il laisse les travailleurs exposés aux accidents, à la maladie, à la vieillesse et aux chocs économiques.

Cette dualité s’inscrit dans une transformation structurelle incomplète. Le modèle classique du développement, associé notamment à Arthur Lewis, reposait sur l’idée que les travailleurs quitteraient progressivement l’agriculture de subsistance pour rejoindre l’industrie moderne, mieux rémunérée et plus productive. Au Maroc, le mouvement a souvent suivi une autre trajectoire : une partie de la main-d’œuvre a quitté l’agriculture pour rejoindre les services urbains informels, sans passer par une industrialisation suffisamment intensive en emplois. Le résultat est une économie où le travail se déplace, mais pas toujours vers des secteurs plus productifs.

La structure des unités informelles confirme cette lecture. En 2023, 77,3% des Unités de production informelles étaient situées en milieu urbain, dont 22,7% dans la région Casablanca-Settat. Le phénomène n’est donc pas seulement rural ou périphérique. Il est profondément urbain, intégré à la vie économique des grandes villes et des bassins de consommation. La majorité de ces unités sont minuscules : 85,5% sont exploitées par une seule personne et 55% ne disposent pas d’un local professionnel fixe. Cette structure limite l’investissement, l’accès au financement, la montée en gamme et la capacité à entrer dans des chaînes de valeur plus organisées.

Les contraintes financières sont massives. Plus de 72,2% des unités informelles fonctionnent par autofinancement. L’accès au crédit bancaire ne concerne que 1,1% d’entre elles, et le microcrédit 0,8%. Ces chiffres disent clairement pourquoi la formalisation ne peut pas être pensée seulement comme une obligation administrative. Pour un petit opérateur, se formaliser sans accès réel au financement, sans marché garanti, sans simplification durable et sans protection sociale tangible peut apparaître comme une prise de risque inutile.

La productivité, angle mort de la formalisation

La répartition sectorielle de l’informel révèle une économie de proximité, mais peu productive. Le commerce représente 47% des unités informelles, suivi des services avec 28,3%, de l’industrie avec 13,1% et de la construction avec 11,6%. Dans le commerce, le détail hors magasin occupe une place centrale. Dans les services, le transport, les services personnels et la restauration dominent. Dans la construction, les travaux de finition pèsent lourdement. Dans l’industrie informelle, le textile, l’habillement, le cuir et la chaussure restent importants, même si leur part a diminué par rapport à 2014.

Cette composition explique une partie de la faible productivité. Selon les données reprises par Hamza SAOUDI et Adnane LAHZAOUI, la productivité horaire du secteur informel est passée de 19 dirhams en 2014 à seulement 20 dirhams en 2023. Elle représente environ la moitié de la moyenne nationale. Cette stagnation traduit un problème plus profond : l’informel permet de travailler, mais rarement de produire davantage, d’investir, d’innover ou d’augmenter durablement les revenus.

La faiblesse de productivité tient à plusieurs facteurs. Les unités informelles utilisent peu de capital, peu de technologies, peu d’outils de gestion et peu de financement externe. Elles sont rarement intégrées à des chaînes de valeur formelles. Elles opèrent dans des marchés très concurrentiels où les marges sont réduites. Elles doivent souvent privilégier la liquidité immédiate plutôt que l’investissement. Elles recrutent peu, se développent difficilement et restent vulnérables au moindre choc.

C’est pourquoi la croissance économique n’a pas suffi à réduire fortement l’informalité. Entre 2000 et 2020, malgré la hausse du PIB par habitant, le taux d’informalité n’a reculé que de 10 points, passant de 85,1% à 75%. Cette faible élasticité montre que la formalisation ne découle pas automatiquement de l’expansion économique. Une économie peut croître tout en maintenant une large part de son emploi dans des activités non déclarées, surtout si les nouveaux emplois formels ne sont pas assez nombreux ou si les incitations institutionnelles restent défavorables.

Le changement statistique observé en 2024 doit donc être interprété avec prudence. Le taux d’informalité serait tombé à 29,1%, en lien avec l’extension de la protection sociale et l’intégration des travailleurs non rémunérés par contrat classique dans des régimes contributifs. Cette évolution est importante. Elle montre que les règles d’affiliation peuvent modifier rapidement les indicateurs. Mais les auteurs alertent sur les limites de cette lecture : les données disponibles ne permettent pas toujours de distinguer les travailleurs réellement intégrés à un régime contributif durable de ceux qui bénéficient d’une couverture financée par l’État, comme AMO Tadamoun.

Les écarts restent considérables. En 2024, 28,2% des travailleurs employés par une entreprise, soit environ 1,7 million de personnes, n’étaient toujours pas déclarés à la CNSS malgré les obligations légales. Parmi les travailleurs non rémunérés par un contrat classique, 42%, soit environ 1,5 million de personnes, restaient en dehors des régimes contributifs. Les travailleurs indépendants, les aides familiaux et une partie des employeurs demeurent particulièrement exposés. Cela signifie que la formalisation par affiliation progresse, mais qu’elle ne règle pas à elle seule la précarité des formes d’emploi.

La question centrale devient donc celle de la qualité de la formalisation. Être inscrit dans un système ne suffit pas si les droits restent faibles, les cotisations difficiles à payer, les prestations jugées insuffisantes ou l’affiliation intermittente. Les auteurs notent qu’une partie des travailleurs enregistrés ne cotisent pas toute l’année, ce qui réduit l’accès effectif aux prestations. La formalisation durable suppose un système fiable, lisible, accessible et perçu comme utile par les travailleurs comme par les petites entreprises.

Droit du travail, cotisations et SMIG : des protections parfois dissuasives

Le chapitre s’appuie sur le cadre d’analyse de Levy et Cruces, qui considère l’informalité comme une réponse rationnelle à une structure d’incitations. Trois domaines sont déterminants : la relation entre employeur et travailleur, la fiscalité et les mécanismes de marché. Dans chacun de ces domaines, le Maroc présente des rigidités ou des déséquilibres qui peuvent rendre l’informel plus attractif que le formel.

Le premier domaine concerne le droit du travail et la protection sociale contributive. Jusqu’en 2018, le système marocain couvrait principalement les travailleurs du privé déclarés, en laissant de côté une grande partie des indépendants et non rémunérés par contrat classique. La réforme de la protection sociale engagée depuis 2021 a corrigé une partie de cette exclusion juridique. Mais les coûts de l’affiliation restent élevés pour les employeurs comme pour les travailleurs. Les cotisations sociales approchent 30% du salaire brut, dont près des deux tiers à la charge de l’employeur. Pour une très petite entreprise à faible marge, ce coût peut suffire à dissuader l’embauche formelle.

La valeur perçue des prestations joue également. Les pensions sont plafonnées à 6.000 dirhams par mois, ce qui réduit l’intérêt contributif pour les revenus plus élevés. Pour les revenus faibles ou irréguliers, les conditions d’éligibilité peuvent être difficiles à remplir. La règle des 54 jours déclarés sur six mois, citée dans le chapitre, illustre cette difficulté pour les travailleurs intermittents, saisonniers ou instables. Le système formel peut ainsi apparaître insuffisamment rentable pour les uns et trop contraignant pour les autres.

Le Code du travail de 2004 constitue un autre point de tension. Il protège les travailleurs, mais impose des coûts et des procédures que beaucoup de petites structures jugent difficiles à supporter. Selon les calculs repris par les auteurs, les indemnités de licenciement dans les contrats à durée indéterminée augmentent fortement avec l’ancienneté. Elles peuvent passer de l’équivalent de deux mois de rémunération après un an de service à près de dix mois après cinq ans. Les employeurs devraient provisionner environ 17% de la rémunération mensuelle pour couvrir ces risques jusqu’à dix ans d’ancienneté, avec des taux plus élevés au-delà.

Cette architecture incite à éviter les engagements longs. En 2019, 54,9% des travailleurs employés par une entreprise n’avaient aucun contrat écrit, 26,5% seulement détenaient un CDI et 11,4% un CDD. Ces chiffres traduisent un arbitrage : les entreprises cherchent de la flexibilité dans un système où le contrat long est perçu comme financièrement risqué. Le problème n’est pas la protection en soi, mais son calibrage. Une protection trop coûteuse pour les petites structures peut finir par exclure les travailleurs qu’elle veut protéger.

Le salaire minimum ajoute une difficulté. En 2023, le SMIG mensuel était fixé à 3.111,39 dirhams. Il représentait environ 70% de la valeur ajoutée moyenne par travailleur et près de 50% de la rémunération moyenne dans le privé formel. Dans les secteurs à faible productivité comme le textile, le commerce de détail, l’agriculture ou certains services, ce niveau peut dépasser la productivité réelle de certains postes. L’employeur peut alors choisir de ne pas déclarer, de sous-déclarer ou de réduire l’embauche.

Les auteurs soulignent qu’en 2019, environ 45% des travailleurs formels enregistrés à la CNSS gagnaient moins que le SMIG annualisé, notamment en raison des contrats irréguliers, saisonniers ou discontinus. Cela montre que le droit formel peut coexister avec des pratiques de contournement. La règle existe, mais son application est partielle. Les entreprises formelles supportent alors un coût plus élevé que leurs concurrentes informelles, ce qui alimente une concurrence déloyale et fragilise les acteurs qui respectent les obligations.

Une fiscalité qui pousse parfois les entreprises à rester petites

Le deuxième pilier de l’informalité est fiscal. Le système marocain cherche à élargir la base, mais il produit aussi des effets de seuil et des incitations à rester petit. L’impôt sur le revenu repose sur un nombre limité de contributeurs. Selon les données citées, moins de quatre millions de travailleurs déclarent un revenu imposable sur plus de dix millions de travailleurs du secteur privé. Moins de 5% des travailleurs formels génèrent plus des trois quarts des recettes de l’IR, tandis qu’environ 80% des bas revenus ne contribuent qu’à hauteur de 1,6%, notamment en raison de l’exonération des revenus inférieurs à 30.000 dirhams annuels, seuil porté à 40.000 dirhams par la Loi de finances 2025.

Cette concentration crée une pression sur une base étroite. Les travailleurs et entreprises formels supportent l’impôt, les déclarations, les contrôles, les cotisations et les obligations administratives. Les acteurs informels, eux, gardent une flexibilité de prix et de coûts. Cette asymétrie nourrit un sentiment d’injustice qui peut décourager la formalisation volontaire.

Les statuts simplifiés ont été conçus pour répondre à ce problème. Le régime de l’auto-entrepreneur et la contribution professionnelle unique permettent une entrée plus facile dans le formel, avec des taux faibles, généralement de 0,5% à 1% du chiffre d’affaires, et des obligations réduites. Ces dispositifs ont permis à de nombreux petits opérateurs de se déclarer. Mais ils ont aussi créé des pièges de croissance. Le régime de l’auto-entrepreneur fixe des plafonds de chiffre d’affaires à 500.000 dirhams pour le commerce et 200.000 dirhams pour les services. Au-delà, l’entrepreneur entre dans un régime plus lourd, avec TVA, comptabilité complète et fiscalité plus complexe.

Ce passage brutal incite certains opérateurs à limiter volontairement leur activité, à fractionner leur chiffre d’affaires ou à multiplier les entités pour rester sous les seuils. Les auteurs parlent ici d’évitement des seuils. Le problème est connu : un régime simplifié peut faciliter l’entrée dans le formel, mais devenir une trappe s’il n’organise pas une progression graduelle vers l’entreprise structurée. Le Maroc a donc besoin d’une fiscalité de transition, capable d’accompagner la croissance des micro-activités sans les punir au premier changement d’échelle.

L’impôt sur les sociétés a longtemps présenté la même logique. La progressivité des taux, avec des seuils à 10%, 20% puis 31%, a pu inciter certaines entreprises à minorer leurs bénéfices, gonfler leurs charges ou créer plusieurs entités pour rester dans les tranches basses. En 2022, 77 entreprises, soit 0,1% des déclarants, assuraient la moitié des recettes de l’IS, et 3,1% des entreprises en généraient 90%. Cette concentration illustre la faiblesse de la base fiscale productive. La réforme engagée par la Loi de finances 2023, visant à converger vers un taux d’environ 20% à l’horizon 2026, peut réduire certains effets de seuil, mais elle doit être calibrée pour ne pas alourdir brutalement la charge des petites entreprises.

La TVA joue également un rôle décisif. Son taux standard de 20% donne aux opérateurs informels un avantage immédiat lorsqu’ils vendent au consommateur final sans facturation. Ils peuvent proposer des prix plus bas ou conserver une marge supérieure. Les entreprises formelles, elles, doivent facturer, déclarer, collecter, reverser, conserver des pièces justificatives et s’exposer à des contrôles. Dans les secteurs de détail, d’artisanat, de services personnels ou de restauration, cette différence peut orienter le choix du consommateur et fragiliser l’entreprise déclarée.

Rendre le formel utile, pas seulement obligatoire

Le troisième pilier concerne les mécanismes de marché. Une entreprise ne se formalise durablement que si le formel lui ouvre de vrais avantages : crédit, marchés publics, contrats, justice commerciale fiable, protection juridique, accès à des clients solvables et intégration dans des chaînes de valeur. Or, ces bénéfices restent insuffisants pour de nombreuses petites structures.

L’accès au financement demeure l’un des verrous majeurs. Seules 16% des micro-entreprises de moins de quatre employés disposent d’une ligne de crédit, contre 70% des entreprises de plus de 50 employés. Les banques exigent des garanties, une documentation, une ancienneté et des preuves de solvabilité que beaucoup de petites structures ne peuvent pas fournir. Plus de 37% des entreprises déclarent ne pas demander de crédit en raison des taux d’intérêt, des garanties exigées ou de la complexité des procédures. Pour une petite unité, la formalisation ne garantit donc pas l’accès à l’argent.

La justice commerciale reste aussi un facteur de défiance. Le Maroc obtient un score de 44 sur 100 dans l’indicateur de résolution des litiges de la Banque mondiale cité par les auteurs. Les délais, la charge des tribunaux, les écarts régionaux et l’incertitude d’application du droit poussent certains acteurs à privilégier les arrangements informels. Un marché formel suppose une confiance dans les contrats. Sans cette confiance, la relation personnelle, le paiement immédiat et l’accord oral restent plus attractifs pour de nombreux petits opérateurs.

La commande publique illustre un autre paradoxe. Le décret de 2023 réserve 30% des marchés publics aux très petites, petites et moyennes entreprises, ainsi qu’aux coopératives. Mais la complexité des procédures, les exigences numériques, les délais de paiement et les asymétries d’accès continuent de freiner leur participation réelle. Selon les données citées, 45% des chefs d’entreprise considèrent les structures monopolistiques comme un obstacle à l’accès aux marchés publics, un chiffre qui atteint 60% chez les TPME. Près de 89% des entreprises signalent les retards de paiement publics comme un frein sérieux au développement.

Les entreprises publiques présentes dans les secteurs stratégiques bénéficient parfois d’avantages d’accès aux contrats, aux infrastructures ou à certains dispositifs. Cette situation peut réduire l’espace de croissance des petites entreprises privées. Dans un tel environnement, la formalisation n’apparaît pas toujours comme un levier d’expansion. Elle peut au contraire exposer l’entreprise à plus de charges sans lui donner accès à davantage d’opportunités.

Le chapitre de Hamza SAOUDI et Adnane LAHZAOUI invite donc à dépasser une approche punitive de l’informel. Contrôler davantage peut être nécessaire, mais cela ne suffit pas. Tant que le formel restera coûteux, complexe et peu rémunérateur, l’informel restera rationnel. La formalisation doit devenir une proposition économique crédible : moins de seuils brutaux, des charges mieux adaptées à la productivité réelle, des droits sociaux lisibles, un accès au crédit, une commande publique accessible, une justice commerciale plus prévisible et une administration réellement simplifiée.

La réforme de la protection sociale engagée depuis 2021 constitue une avancée importante, mais elle ne peut pas porter seule la transformation. Elle modifie l’affiliation, mais ne transforme pas automatiquement la productivité, l’accès aux marchés, les incitations fiscales ou la capacité des micro-entreprises à grandir. Le Maroc doit éviter une formalisation purement statistique, où les travailleurs apparaissent couverts sans bénéficier d’un emploi stable, d’un revenu suffisant ou d’une trajectoire économique ascendante.

Le véritable enjeu consiste à rendre la formalité désirable. Cela suppose de réduire les coûts d’entrée, d’organiser des transitions progressives entre micro-activité et entreprise, de protéger sans bloquer l’embauche, de taxer sans décourager la croissance, d’inclure les indépendants sans les noyer dans les arriérés et de garantir que l’affiliation sociale ouvre des droits tangibles. L’informel marocain ne disparaîtra pas par décret. Il reculera lorsque les acteurs auront davantage intérêt à rejoindre le système qu’à rester à sa périphérie.

Le diagnostic de The Oxford Handbook of the Moroccan Economy est clair : l’informalité au Maroc est un équilibre stable, façonné par des incitations structurelles. Le déplacer exige une politique intégrée, combinant droit du travail, fiscalité, protection sociale, financement, concurrence, commande publique et productivité. Le pays a déjà engagé une partie de ce chantier. La prochaine étape consistera à transformer l’obligation de formalisation en bénéfice concret pour les travailleurs, les micro-entreprises et les petites structures productives. C’est à cette condition que l’économie informelle pourra cesser d’être une économie de survie pour devenir une porte d’entrée vers une croissance plus inclusive, plus productive et mieux protégée.

Pour en savoir plus

Tags: CNSSÉconomie informelleemploi informelFiscalitéformalisationMarocmicro-entreprisesPolitiques Publiquesproductivitéprotection sociale
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