Le diagnostic posé par la Banque mondiale sur l’économie marocaine tient en une contradiction centrale : le pays investit beaucoup, mais ne transforme pas suffisamment cet effort en emplois productifs. Le Maroc a consolidé sa stabilité macroéconomique, modernisé ses infrastructures, renforcé ses plateformes industrielles et construit une position logistique entre l’Europe et l’Afrique. Pourtant, la dynamique de l’emploi ne suit pas avec la même intensité. Le rapport « Maroc : Diagnostic-pays du secteur privé », publié en mars 2026 par le Groupe de la Banque mondiale, l’IFC et la MIGA, ne remet pas en cause les acquis. Il pointe plutôt leur limite : sans montée en puissance du secteur privé, la croissance restera trop peu créatrice d’emplois et trop dépendante de l’investissement public.
Le document rappelle que les orientations du Nouveau modèle de développement placent l’investissement privé au centre de la trajectoire économique du Royaume. L’objectif est clair : porter la part du privé à deux tiers de l’investissement national total d’ici 2035. Cette cible traduit une inflexion stratégique. Le Maroc ne peut plus seulement compter sur l’État, les entreprises publiques et les grands programmes d’infrastructures pour soutenir sa croissance. Le relais doit venir d’un tissu productif capable d’investir, d’innover, d’exporter, d’intégrer les PME et de créer des emplois plus nombreux, plus qualifiés et mieux répartis sur le territoire.
La solidité des indicateurs macroéconomiques ne suffit donc plus à mesurer la performance réelle du modèle. Le rapport indique que le PIB réel du Maroc a progressé d’un quart sur la période 2014-2024 et que le revenu par habitant a augmenté de plus de 10 %. Il souligne également la résilience du pays face aux chocs externes, climatiques et naturels, avec une inflation contenue et des réserves extérieures solides. Mais cette stabilité s’accompagne d’un autre constat : depuis 2010, la croissance annuelle réelle du PIB s’est établie autour de 3 % en moyenne, un rythme insuffisant pour absorber pleinement les besoins d’emploi, réduire durablement l’informalité et soutenir une convergence rapide des revenus.
L’enjeu n’est donc pas seulement de produire plus de croissance. Il est de changer la qualité de cette croissance. Une économie peut afficher des investissements élevés sans générer assez d’emplois si ces investissements restent concentrés dans des projets capitalistiques, faiblement diffusés dans le tissu local ou portés principalement par la commande publique. Le cas marocain illustre cette tension. Les infrastructures ont amélioré l’attractivité du pays, mais les gains de productivité, les effets d’entraînement sur les PME et la création d’emplois n’ont pas atteint le niveau attendu. Pour les décideurs économiques comme pour les DRH, cette lecture impose une question plus opérationnelle : où se créent réellement les emplois, avec quelles compétences, dans quelles chaînes de valeur et sous quelles contraintes ?
Le rapport apporte une réponse sectorielle. Il identifie quatre filières dans lesquelles des réformes ciblées pourraient mobiliser jusqu’à 7,4 milliards de dollars d’investissements privés et générer plus de 166.000 nouveaux emplois à moyen terme, soit sur un horizon de cinq à dix ans. Les secteurs retenus sont la production décentralisée d’énergie solaire, le textile bas carbone, l’huile d’argan et les cosmétiques naturels, ainsi que l’aquaculture marine. Ce choix n’est pas présenté comme une liste exhaustive des moteurs de croissance du Maroc. Il sert plutôt à montrer comment des blocages précis, une fois levés, peuvent déclencher des investissements privés et transformer des avantages existants en emplois mesurables.
Une économie stable, mais trop peu portée par le privé
Le premier message du rapport concerne la structure de l’investissement. Le Maroc a longtemps misé sur l’investissement public pour moderniser ses infrastructures, développer ses corridors logistiques, soutenir les énergies renouvelables et renforcer ses plateformes industrielles. Cette stratégie a produit des résultats visibles. Le Royaume est devenu un acteur exportateur dans l’automobile, l’aéronautique, le textile, la pharmacie, les services informatiques et l’agro-industrie. Mais le rapport souligne que l’investissement privé ne représente encore qu’environ un tiers de l’investissement total. Cette proportion reste trop faible pour soutenir une croissance élevée, absorber l’expansion de la population active et créer des emplois plus productifs.
Les flux d’investissements directs étrangers confirment cette marge de progression. Selon le rapport, les flux nets d’IDE ont représenté en moyenne 1,3 % du PIB entre 2019 et 2023. Ce niveau reste inférieur à celui de plusieurs pays comparables ou considérés comme des pairs aspirationnels, notamment l’Égypte à 2,1 %, la Tunisie à 1,5 %, la Colombie à 3,9 % et l’Albanie à 7,2 %. Le Maroc a réussi à attirer des capitaux dans des secteurs stratégiques, mais ces investissements demeurent concentrés dans quelques écosystèmes, souvent liés aux zones économiques spécialisées. Les retombées sur les PME locales restent donc limitées, ce qui réduit l’impact social et territorial de l’investissement étranger.
La question de l’emploi ne peut pas être dissociée de la productivité. Le rapport indique qu’entre 2016 et 2019, la productivité de la main-d’œuvre dans le secteur des entreprises au Maroc a progressé en moyenne de 2,2 % par an. Ce rythme reste inférieur à celui observé dans des économies engagées dans des transformations productives rapides, comme le Vietnam, la Pologne ou la Malaisie, où les taux mentionnés se situent entre 3,5 % et 5 %. À ce rythme, selon le diagnostic, il faudrait plus de 30 ans au Maroc pour doubler la productivité de la main-d’œuvre, contre moins de 20 ans dans des économies où la productivité progresse à plus de 4 % par an.
Cette faiblesse relative de la productivité renvoie à plusieurs rigidités. Le rapport décrit une économie duale, composée d’un nombre limité de grandes entreprises formelles et d’un tissu très large d’activités informelles. L’informalité représente plus de 77 % de l’emploi total et environ un tiers du PIB, particulièrement dans le commerce de détail, les services, le bâtiment et l’agriculture. Cette structure limite l’élargissement de l’assiette fiscale, réduit la protection sociale effective, fragilise les parcours professionnels et pèse sur la capacité des entreprises à investir dans les compétences, la technologie et l’organisation du travail.
Le financement constitue un autre frein. Le système bancaire marocain est relativement développé, mais l’accès au crédit reste contraint pour les PME. Le rapport indique que les crédits aux PME représentent moins de 15 % du total des prêts. Cette donnée résume une difficulté structurelle : les entreprises capables de créer des emplois, d’innover localement et d’intégrer des chaînes de valeur restent souvent les moins bien servies en financement. Les grandes entreprises captent plus facilement le crédit, les garanties et les marchés, tandis que les plus petites peinent à financer leur croissance, leurs besoins en fonds de roulement ou leur transition vers des standards plus exigeants.
Le climat des affaires reste également marqué par des obstacles persistants. D’après les enquêtes auprès des entreprises de la Banque mondiale citées dans le rapport, les pratiques du secteur informel sont identifiées comme la principale contrainte par 21,7 % des entreprises interrogées. Viennent ensuite la corruption, citée par 15,7 %, puis l’administration fiscale, citée par 9,2 %. La main-d’œuvre insuffisamment qualifiée, les réglementations du travail, les règles douanières et commerciales, l’accès au foncier, les permis, les licences et l’accès au financement complètent ce tableau. Le diagnostic est donc institutionnel autant qu’économique : la création d’emplois dépend de la capacité à réduire les frictions qui bloquent l’investissement productif.
Quatre filières pour convertir les avantages du Maroc en emplois
La production décentralisée d’énergie solaire constitue le premier secteur identifié par le rapport. Le Maroc dispose de niveaux d’irradiation solaire parmi les plus élevés au monde et d’un cadre juridique permettant déjà l’autoproduction et la participation du secteur privé. Le potentiel est particulièrement important dans les zones industrielles et les pôles manufacturiers, où le coût de l’énergie pèse directement sur la compétitivité. Le rapport estime que des réformes bien conduites dans ce segment pourraient attirer environ 2,9 milliards de dollars d’investissements privés et créer plus de 43.500 emplois à moyen terme. Elles pourraient aussi éviter environ 56 millions de tonnes métriques d’émissions de gaz à effet de serre sur près de 30 ans, soit environ 1,8 million de tonnes par an.
Les blocages identifiés sont pourtant très concrets. Le cadre réglementaire reste incomplet, les procédures sont fragmentées, les règles d’injection de l’électricité excédentaire dans le réseau manquent de clarté et les distributeurs conservent des préoccupations financières liées à l’autoconsommation. Le rapport recommande d’achever les textes d’application des lois n° 82-21 et n° 40-19, de clarifier les seuils de tension, les règles de stockage, les mécanismes tarifaires et les conditions commerciales d’achat des excédents. Il préconise aussi la mise en place de guichets uniques régionaux pour centraliser les autorisations. La logique est simple : l’énergie solaire décentralisée ne pourra devenir un moteur d’emploi que si les investisseurs disposent de règles stables, lisibles et bancables.
Le textile bas carbone constitue le deuxième gisement. Le secteur marocain du textile et de l’habillement emploie environ 234.000 travailleurs, dont 64 % de femmes, et représente près de 10 % des exportations de biens du pays. Sa concentration sur le corridor Casablanca-Tanger, sa proximité avec l’Union européenne et ses coûts de main-d’œuvre compétitifs renforcent son positionnement dans le nearshoring. Mais le rapport insiste sur un changement de nature : le Maroc doit passer d’une logique de sous-traitance à des modèles plus intégrés, circulaires, traçables et compatibles avec les exigences environnementales européennes. Les réformes proposées pourraient générer environ 1,9 milliard de dollars d’investissements privés et créer environ 30.800 emplois à moyen terme.
Les obstacles tiennent moins à la demande qu’à l’organisation de la chaîne de valeur. Les investisseurs manquent d’informations fiables sur le foncier industriel, la collecte des déchets textiles reste fragmentée, les chutes de coupe sont juridiquement classées comme des résidus plutôt que comme des intrants recyclables, et les certifications ESG représentent un coût élevé pour les PME. Le rapport recommande de renforcer la base numérique nationale du foncier industriel, de créer un registre des déchets textiles, de reclassifier les déchets de coupe comme matériaux recyclables et de mettre en place des mécanismes de financement adossés aux commandes export. Pour les DRH industriels, l’enjeu est considérable : la montée en gamme du textile supposera des compétences en traçabilité, qualité, circularité, achats responsables, production intégrée et conformité ESG.
La troisième filière concerne l’huile d’argan et les cosmétiques naturels. Le rapport rappelle que le Maroc dispose de plus de 830.000 hectares de forêts d’arganier reconnues par l’UNESCO comme réserve de biosphère. Il souligne aussi que le pays bénéficie d’un quasi-monopole mondial sur l’huile d’argan, mais exporte encore 93 % de cette huile en vrac. Cette situation révèle une perte de valeur ajoutée locale. Le potentiel ne se limite pas à la production d’huile : il concerne la formulation, le branding, la cosmétique naturelle, la traçabilité, le tourisme du bien-être et l’exportation de produits haut de gamme. Les réformes proposées pourraient générer environ 0,6 milliard de dollars d’investissements privés et créer environ 17.700 emplois à moyen terme.
La contrainte principale est la confiance. Les acheteurs internationaux exigent des preuves de traçabilité, de durabilité et de conformité. Or, le rapport relève la faiblesse des systèmes de traçabilité et la fragmentation des procédures sanitaires, phytosanitaires et techniques. Il recommande la mise en place d’un système numérique obligatoire de traçabilité de bout en bout, depuis la collecte des fruits jusqu’à l’exportation. Il propose également une réforme de la réglementation cosmétique, avec une approche fondée sur le risque et une dématérialisation des procédures reliée à PortNet. Pour le Maroc, la filière argan ne représente donc pas seulement un patrimoine naturel et culturel. Elle peut devenir une industrie rurale à plus forte valeur ajoutée, avec des emplois féminins mieux structurés et une meilleure intégration des coopératives.
L’aquaculture marine constitue le quatrième secteur retenu. Le rapport souligne que le Maroc dispose d’un littoral vaste, d’écosystèmes riches et d’un accès privilégié aux marchés de l’Union européenne et des États-Unis. De vastes zones ont déjà été prédéfinies pour l’aquaculture, mais elles restent sous-utilisées. Les opportunités concernent les mollusques, les algues, les poissons à nageoires, mais aussi les segments amont comme les aliments pour poissons, les écloseries et les équipements. Selon le rapport, les réformes proposées pourraient générer environ 1,96 milliard de dollars d’investissements privés et créer près de 75.000 emplois à moyen terme.
Le blocage est principalement administratif et foncier. Malgré l’existence du guichet unique de l’Agence nationale pour le développement de l’aquaculture, les investisseurs sont confrontés à des procédures longues, impliquant plusieurs administrations, avec des règles d’utilisation du foncier parfois peu claires et une coordination insuffisante entre sites marins et parcelles terrestres. Le coût des aliments pour poissons constitue aussi un frein, notamment en raison des restrictions liées à l’utilisation de protéines animales transformées. Le rapport recommande de fixer des délais d’approbation contraignants, de digitaliser les procédures, de permettre une demande unique couvrant les sites marins et les infrastructures terrestres associées, et d’autoriser l’usage contrôlé de protéines animales transformées sous supervision de l’ONSSA.
Le capital humain, condition réelle du changement productif
La lecture sectorielle ne doit pas masquer l’enjeu transversal : aucun investissement privé ne produira pleinement ses effets sans capital humain adapté. Le rapport insiste sur les déficits de compétences qui limitent la capacité des entreprises à monter en gamme et à adopter de nouvelles technologies. Cette contrainte est citée parmi les obstacles importants du climat des affaires. Elle rejoint une réalité connue des entreprises marocaines : l’investissement matériel peut être décidé rapidement, mais la disponibilité de compétences opérationnelles, techniques, commerciales, numériques et managériales conditionne la transformation réelle des chaînes de valeur.
Pour les DRH, cette dimension est déterminante. Les quatre secteurs identifiés appellent des compétences différentes de celles mobilisées dans les modèles productifs traditionnels. Le solaire décentralisé requiert des profils en ingénierie énergétique, maintenance, réglementation, montage financier, gestion de projet et exploitation de réseaux. Le textile bas carbone exige des compétences en conformité ESG, traçabilité, chimie textile, circularité, gestion des déchets, certification et relation avec les donneurs d’ordres internationaux. Les cosmétiques naturels nécessitent des profils en formulation, contrôle qualité, réglementation sanitaire, marketing international et supply chain durable. L’aquaculture demande des compétences biologiques, techniques, logistiques, environnementales et industrielles encore insuffisamment développées à grande échelle.
L’inclusion des femmes et des jeunes devient ainsi un impératif économique, pas seulement social. Le rapport associe explicitement l’agenda du secteur privé à la création d’emplois plus nombreux et de meilleure qualité, en particulier pour les jeunes et les femmes. Cette orientation rejoint les besoins du marché marocain : le pays ne peut pas viser une hausse durable de l’emploi tout en maintenant une partie importante de son capital humain à l’écart de l’activité. Dans le textile, où les femmes représentent déjà une part importante de l’emploi, la montée en gamme peut créer des trajectoires plus qualifiées si les entreprises investissent dans la formation, la mobilité interne et l’encadrement intermédiaire. Dans l’argan, la formalisation des chaînes de valeur peut améliorer les revenus et les conditions de travail des femmes rurales si les coopératives sont intégrées à des modèles plus structurés.
La question des jeunes se pose avec la même acuité. Une économie tirée par les secteurs verts, industriels et exportateurs aura besoin de techniciens, d’ingénieurs, de commerciaux export, de responsables qualité, de spécialistes data, de juristes réglementaires et de managers de production. Cela suppose un alignement plus fin entre formation, orientation, besoins régionaux et demandes des entreprises. Les recommandations du rapport sur l’investissement privé ne relèvent donc pas uniquement des ministères économiques. Elles concernent aussi l’enseignement supérieur, la formation professionnelle, les opérateurs d’intermédiation, les branches professionnelles et les directions RH.
Le diagnostic de la Banque mondiale invite à sortir d’une vision strictement quantitative de l’emploi. Le Maroc n’a pas seulement besoin de créer des postes. Il doit créer des emplois capables d’augmenter la productivité, de réduire l’informalité, d’améliorer les revenus, de sécuriser les parcours et de soutenir la montée en gamme industrielle. Cette approche impose de mieux articuler politiques sectorielles, stratégie d’investissement, financement des PME, simplification administrative et développement des compétences. L’emploi ne peut plus être traité comme une conséquence attendue de la croissance. Il doit devenir un critère central de sélection, de pilotage et d’évaluation des politiques publiques.
Le rapport « Maroc : Diagnostic-pays du secteur privé » ne propose pas une promesse abstraite. Il met des montants, des secteurs, des blocages et des leviers sur la table : jusqu’à 7,4 milliards de dollars d’investissements privés et plus de 166.000 emplois à moyen terme dans quatre filières clairement identifiées. Sa portée dépasse toutefois ces chiffres. Il décrit une méthode : identifier les contraintes concrètes, réduire les frictions administratives, sécuriser les règles, financer les entreprises capables de croître, intégrer les PME et aligner les compétences sur les besoins productifs. Le Maroc a déjà construit une partie des fondations. Le prochain enjeu consiste à transformer ces fondations en emplois durables, qualifiés et mieux répartis.
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