Présentée comme une mesure de soutien au pouvoir d’achat, la proposition reste, à ce stade, un engagement politique. Aucun calendrier détaillé ni dispositif d’accompagnement des entreprises n’a encore été communiqué. Une autre précision sera déterminante : les 5 000 DH annoncés n’ont pas été clairement définis en brut ou en net, alors que le SMIG en vigueur est exprimé en salaire horaire brut.
Depuis le 1er janvier 2026, le salaire minimum des activités non agricoles s’établit à 17,92 DH l’heure, soit 3 422,72 DH brut par mois sur la base de 191 heures. Atteindre 5 000 DH selon le même référentiel porterait le taux horaire à environ 26,18 DH et procurerait un gain mensuel brut de 1 577 DH.
Répartie régulièrement sur cinq ans, cette progression représenterait une augmentation moyenne proche de 7,9 % par an. Elle interviendrait après une revalorisation cumulée de 20 % entre 2021 et 2026. Son ampleur impose donc d’évaluer simultanément ses effets sur les revenus, le coût du travail, les recrutements et la structure des rémunérations.
La population située sous le seuil envisagé est considérable. En 2025, 3,24 millions de salariés déclaraient un salaire mensuel moyen inférieur à 5 000 DH, sur 4,22 millions de personnes enregistrées. Cette proportion de 77 % ne signifie pas que tous bénéficieraient directement de la mesure, mais elle montre à quel point le nouveau plancher se rapprocherait du centre de la distribution salariale.
Le salaire médian déclaré atteignait seulement 3 363 DH, contre une moyenne de 6 149 DH. Chez les primo-déclarants, le salaire mensuel moyen s’élevait à 3 614 DH. Une revalorisation du minimum à 5 000 DH modifierait ainsi le coût d’entrée dans l’emploi formel et obligerait de nombreuses entreprises à revoir les rémunérations proposées aux profils débutants ou peu qualifiés.
L’effet ne se limiterait pas aux salariés actuellement rémunérés au SMIG. Lorsque le plancher progresse fortement, les écarts avec les niveaux immédiatement supérieurs se réduisent. Les grilles devraient être réajustées pour préserver la reconnaissance de l’ancienneté, des qualifications, des responsabilités et de la performance. La dépense supplémentaire dépasserait alors le seul coût de la revalorisation réglementaire.
Cette question est particulièrement sensible pour les petites structures. Environ 89 % des entreprises affiliées emploient dix salariés ou moins. Leur capacité à absorber une hausse de la masse salariale dépendra de leurs marges, de leur trésorerie et de leur faculté à augmenter leurs prix. Les activités exposées à la concurrence internationale disposent d’une marge de manœuvre plus étroite.
Le textile, la confection, le câblage automobile et certaines activités d’offshoring reposent encore largement sur une compétitivité par les coûts. Dans le câblage, où certaines marges brutes avoisinent 2 %, une hausse salariale insuffisamment accompagnée pourrait ralentir les recrutements, reporter des investissements ou fragiliser la position du Maroc face à d’autres destinations industrielles.
Le décalage entre salaires et productivité renforce cette tension. En 2025, la productivité du travail non agricole n’a progressé que de 0,9 %, tandis que le salaire moyen du secteur privé augmentait de 4,9 % en valeur nominale. Sans gains de productivité, le surcoût devrait être absorbé par les marges, les prix, l’investissement ou le volume d’emplois.
« Les revalorisations salariales doivent s’inscrire dans une réflexion globale sur l’évolution de notre modèle économique », estime le président de la CGEM. Selon lui, une augmentation du SMIG doit s’accompagner d’une montée en gamme, d’investissements dans l’innovation ainsi que d’une transformation des métiers et des compétences afin de préserver les emplois.
L’échelonnement de la mesure permettrait d’intégrer progressivement la hausse dans les budgets, les politiques de recrutement et les conventions salariales. Il devrait aussi être coordonné avec des programmes de formation, de digitalisation et d’amélioration des processus. L’objectif consiste à créer suffisamment de valeur pour financer durablement l’augmentation des rémunérations.
La revalorisation soutiendrait parallèlement la consommation des ménages, notamment parmi les salariés consacrant l’essentiel de leurs revenus à l’alimentation, au logement et au transport. Son impact dépendra toutefois de son application effective et de la capacité du marché du travail à préserver l’emploi formel. Le débat porte donc autant sur le niveau du SMIG que sur les conditions économiques permettant de l’atteindre.




