Menée en décembre 2024 auprès de 80 508 personnes dans 159 pays et 70 langues, l’étude qualitative d’Anthropic constitue le corpus de terrain le plus large jamais produit sur les usages de l’intelligence artificielle. Ses enseignements pour l’Afrique du Nord contredisent plusieurs idées reçues : moins de crainte économique que la moyenne mondiale, plus d’appétit pour l’apprentissage et l’entrepreneuriat.
Le débat sur l’intelligence artificielle souffre d’un déficit chronique de données réelles. D’un côté, les prophètes de l’apocalypse technologique ; de l’autre, les promoteurs d’un futur radieux. Entre les deux, peu d’études ont pris la peine d’interroger, à grande échelle, les utilisateurs eux-mêmes — ceux qui se servent de ces outils au quotidien et ont commencé à se forger une opinion fondée sur l’expérience. Anthropic a tenté de combler ce vide en déployant, en décembre 2024, un protocole d’entretien conversationnel conduit par un agent IA auprès de 80 508 personnes réparties dans 159 pays et 70 langues. La méthode, qui combine profondeur qualitative et volume quantitatif, constitue en soi une rupture méthodologique. Les résultats, eux, dérangent les certitudes des deux camps.
Ce que les gens veulent de l’IA

La première surprise tient à la nature des attentes. Quand on demande aux utilisateurs ce qu’ils attendent de l’IA, la réponse dominante n’est pas la performance pour elle-même : 18,8 % des répondants citent l’excellence professionnelle comme priorité, mais lorsque l’entretien creuse davantage, d’autres aspirations émergent. Automatiser ses courriels devient, dans la bouche d’un collaborateur colombien, une façon de « cuisiner avec sa mère au lieu de finir des tâches ». Déléguer la documentation médicale, pour un soignant américain, signifie avoir « plus de patience avec les infirmières et plus de temps pour les familles ».
Autrement dit, la productivité n’est souvent qu’un vecteur. Ce que cherchent réellement les utilisateurs, c’est du temps (11,1 % l’expriment explicitement) ou de la liberté financière (9,7 %). La gestion des contraintes administratives du quotidien représente 13,5 % des attentes, avec une mention particulière des personnes souffrant de troubles des fonctions exécutives, qui décrivent l’IA comme un « échafaudage externe » pour structurer leur mémoire et leur planification.
La transformation personnelle constitue le deuxième grand pôle d’attentes (13,7 %), avec des déclinaisons qui vont du développement cognitif au soutien en santé mentale, en passant par la connexion émotionnelle avec un agent IA (5 % de cette sous-catégorie). Enfin, 9,4 % des répondants placent leurs espoirs dans une transformation sociétale : détection précoce du cancer, accélération de la recherche pharmaceutique, démocratisation de l’éducation dans les pays à revenus intermédiaires où la pénurie d’enseignants reste structurelle.
L’IA tient-elle ses promesses ?

Fait remarquable : 81 % des répondants affirment que l’IA a déjà, au moins partiellement, répondu à leur attente principale. La productivité arrive en tête des bénéfices constatés (32 %), mais les résultats les plus frappants concernent l’accessibilité technique (8,7 %). Un artisan américain atteint d’un trouble d’apprentissage explique avoir pu coder pour la première fois de sa vie ; un boucher chilien sans expérience informatique a lancé une application entrepreneuriale. Ces trajectoires illustrent un phénomène que les métriques habituelles de productivité n’ont pas su capturer : l’IA comme technologie d’accès, non comme simple accélérateur pour les déjà-compétents.
Le partenariat cognitif (17,2 %) et l’apprentissage autonome (9,9 %) ressortent également comme des bénéfices réels et constatés. Ce qui unit ces expériences positives, c’est moins la sophistication des modèles que trois qualités fondamentales : la patience, la disponibilité et l’absence de jugement. « Mon professeur enseigne à soixante étudiants et ne répond pas à mes questions. Je peux demander n’importe quoi à l’IA, même à 2h du matin, y compris les questions stupides », résume un étudiant indien.
Le soutien émotionnel (6,1 %) constitue une proportion modeste en apparence, mais portée par des témoignages parmi les plus saisissants de l’étude. Des soldats ukrainiens décrivent l’IA comme une présence stabilisatrice dans les moments les plus extrêmes ; des personnes endeuillées et isolées socialement y trouvent une écoute sans jugement que leur entourage ne peut plus leur offrir. Ces usages posent des questions éthiques que l’étude soulève sans les trancher.
| CHIFFRES CLÉS DE L’ÉTUDE
— 80 508 entretiens — 159 pays — 70 langues — 81 % des répondants estiment que l’IA a progressé vers leur vision — 50 % citent le gain de temps comme bénéfice concret — 2,3 inquiétudes distinctes exprimées en moyenne par répondant — 37 % s’inquiètent de la fiabilité — première crainte citée — 569 répondants pour l’Afrique du Nord |
Ce que les gens craignent

Les craintes sont plus nombreuses et plus variées que les espoirs : chaque répondant en exprime en moyenne 2,3 distinctes, contre une vision principale. L’inquiétude numéro un n’est pas le chômage technologique ni la dystopie existentielle, mais quelque chose de bien plus prosaïque : la fiabilité. Vingt-sept pour cent des répondants craignent que l’IA ne fasse pas ce qu’on lui demande, se trompe, hallucine des données ou maintienne ses erreurs avec aplomb. « J’ai dû prendre des photos pour convaincre l’IA qu’elle avait tort — c’était comme parler à quelqu’un qui n’admettrait jamais sa faute », témoigne un collaborateur brésilien.
Les inquiétudes liées à l’emploi et à l’économie arrivent en deuxième position (22,3 %), suivies de près par les craintes relatives à l’autonomie et à l’agentivité humaine (21,9 %). L’atrophie cognitive (16,3 %), la gouvernance (14,7 %), la désinformation (13,6 %) et la surveillance (13,1 %) complètent un tableau de préoccupations qui dépasse largement les scénarios catastrophistes classiques. Signe de la maturité des utilisateurs interrogés : le risque existentiel ne recueille que 6,7 % des préoccupations — loin derrière les problèmes concrets et quotidiens.
Cinq tensions qui structurent le rapport à l’IA
L’originalité analytique de l’étude réside dans sa cartographie des tensions internes vécues par les mêmes individus. Anthropic identifie cinq polarités récurrentes, chacune liant un bénéfice réel à un risque symétrique. Ces tensions ne séparent pas des « optimistes » d’un côté et des « pessimistes » de l’autre ; elles coexistent chez une même personne, parfois dans la même phrase.

La première tension oppose apprentissage et atrophie cognitive. Si 33 % des répondants ont constaté des gains d’apprentissage réels, 17 % s’inquiètent d’une dégradation de leur capacité à penser par eux-mêmes. Les enseignants et académiciens sont 2,5 à 3 fois plus susceptibles que la moyenne d’avoir observé cette atrophie — chez leurs étudiants. La variable déterminante semble être le caractère volontaire de l’apprentissage : quand l’IA est choisie, elle stimule ; quand elle est utilisée comme raccourci sous contrainte institutionnelle, elle érode.

La deuxième tension, entre prise de décision et fiabilité, est la seule où le versant négatif l’emporte statistiquement : 37 % s’inquiètent des erreurs et hallucinations, contre 22 % qui valorisent le soutien à la décision. Les professions à forts enjeux — droit, finance, santé — concentrent ce paradoxe : quasi la moitié des juristes interrogés ont été confrontés à des erreurs factuelles de l’IA, tout en étant parmi les plus grands bénéficiaires de ses capacités d’analyse.

La tension émotionnelle est la plus entrelacée des cinq : ceux qui valorisent le soutien affectif de l’IA sont trois fois plus susceptibles de craindre d’en devenir dépendants. Les personnes sans activité professionnelle sont deux fois plus représentées des deux côtés. Les professionnels de santé, qui utilisent l’IA à des fins émotionnelles à un taux double de la moyenne, illustrent cette dualité entre ressource et risque.

Le gain de temps est le bénéfice le plus cité — la moitié des répondants l’ont constaté — mais 18 % décrivent une productivité illusoire : le temps économisé est aussitôt absorbé par des attentes accrues. « Le ratio entre mon temps de travail et mon temps de repos n’a pas changé du tout. Il faut juste courir de plus en plus vite pour rester à la même place », témoigne un ingénieur logiciel français indépendant. Les travailleurs non institutionalisés — freelances, gérants de TPE — ressentent simultanément les deux faces de cette tension, sans filet pour amortir le rythme.

La tension économique révèle une fracture nette entre statuts professionnels. Les travailleurs indépendants, entrepreneurs et porteurs de projets parallèles tirent massivement parti de l’IA en termes de revenus — 47 % en ont constaté un bénéfice économique réel, contre seulement 14 % des collaborateurs en entreprise. Les pigistes créatifs occupent la position la plus inconfortable : 23 % en tirent des revenus, 17 % l’identifient comme une menace directe à leur activité. L’IA est simultanément leur outil et leur concurrent.
L’Afrique du Nord face à la moyenne mondiale
ZOOM RÉGIONAL

Replacées dans le contexte nord-africain, les données d’Anthropic produisent un portrait inattendu. La région affiche un sentiment négatif envers l’IA d’environ 30 %, inférieur à la moyenne mondiale de 33 %. La préoccupation liée à l’emploi et à l’économie (18 %) reste également sous la moyenne globale de 22 %. Ce positionnement, partagé avec les autres régions en développement, traduit une réalité concrète : là où l’IA est perçue comme un levier d’opportunité davantage que comme une menace pour des positions acquises, les peurs structurelles s’atténuent.

Sur les visions pour l’IA, l’Afrique du Nord (569 répondants) se distingue de la moyenne mondiale sur deux points significatifs. L’apprentissage et la croissance personnelle recueillent 12 % des aspirations régionales, contre 8,4 % globalement — une surreprésentation de 43 % par rapport à la moyenne. L’entrepreneuriat (10,7 % vs 8,7 % mondial) et l’indépendance financière (10,7 % vs 9,7 %) sont également plus présents. Cette configuration reflète ce qu’Anthropic formule ainsi : les régions développées veulent que l’IA « gère la complexité de la vie », quand les régions émergentes veulent qu’elle « crée de nouvelles opportunités ».

Sur les craintes, le profil nord-africain est tout aussi instructif. La fiabilité des réponses (30,4 % vs 26,7 % mondial) arrive largement en tête — signe d’une confrontation directe aux limites pratiques des modèles. Les inquiétudes liées à l’emploi (18,2 % vs 22,3 %) et à l’autonomie humaine (14,8 % vs 21,9 %) sont en revanche nettement inférieures aux moyennes mondiales. La gouvernance (9,6 % vs 14,7 %), la désinformation (10,6 % vs 13,6 %) et le risque existentiel (4,2 % vs 6,7 %) sont très en retrait. Cette hiérarchie suggère que les utilisateurs nord-africains abordent l’IA avec pragmatisme : ils s’inquiètent de ce qu’elle fait concrètement, pas de ce qu’elle pourrait devenir.
Pour le Maroc, ces données confirment plusieurs intuitions de terrain. La montée en puissance des travailleurs indépendants et des micro-entrepreneurs — accélérée depuis la pandémie, soutenue par le régime de l’auto-entrepreneuriat — place le pays dans la configuration idéale décrite par l’étude : ce sont précisément ces profils qui bénéficient le plus vite et le plus massivement de l’IA. Mais la surreprésentation de la fiabilité comme crainte principale pointe vers un enjeu critique : les utilisateurs marocains ont les mêmes exigences pratiques que leurs homologues internationaux, et les mêmes attentes de robustesse.
Ce que l’étude pose en creux, c’est moins la question de savoir si l’IA est bonne ou mauvaise que celle de savoir pour qui elle crée de la valeur, dans quelles conditions et avec quelles externalités. Les 80 000 voix d’Anthropic montrent que l’optimisme et l’inquiétude coexistent non pas entre individus différents, mais au sein d’une même personne — ce qui rend tout discours unifié sur l’IA, dans un sens comme dans l’autre, structurellement insuffisant. Pour les entreprises, les décideurs et les institutions d’enseignement marocains, la vraie question est désormais de définir quelles politiques d’accompagnement permettront à ce potentiel de se réaliser sans que ses coûts ne retombent sur les plus exposés.
Pour consulter l’étude complète d’Anthropic et explorer les témoignages détaillés de 81 000 utilisateurs à travers 159 pays, rendez‑vous sur Anthropic. Cette ressource offre un éclairage riche sur les usages réels, les espoirs et les inquiétudes liés à l’IA dans le monde entier.


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