Le CNA Maroc se présente comme l’association professionnelle de référence des métiers des achats et de la supply chain au Maroc. Quelle est aujourd’hui votre lecture de la maturité de la fonction achats dans les entreprises marocaines ?
Younes OUAHMAN : La fonction achats au Maroc a profondément évolué au cours de la dernière décennie. Elle n’est plus uniquement abordée comme une fonction administrative, chargée de traiter les commandes, de négocier les prix ou de suivre les fournisseurs. Dans de nombreuses organisations, elle devient progressivement une fonction de pilotage, directement liée à la compétitivité, à la maîtrise des risques et à la performance globale de l’entreprise.
Cette maturité reste toutefois inégale. Les grands groupes, les multinationales et certaines entreprises publiques ont déjà intégré les achats dans leurs décisions stratégiques. Ils disposent d’équipes structurées, d’outils digitaux, de processus de qualification fournisseurs et d’indicateurs de performance. Dans une partie importante du tissu PME, la fonction reste encore trop souvent centrée sur le court terme, avec une logique de prix immédiat plutôt qu’une approche de coût global, de qualité, de sécurité d’approvisionnement et de création de valeur.
Ce qui change, c’est la prise de conscience des dirigeants. Les achats représentent, selon les secteurs, une part significative des dépenses de l’entreprise. Leur optimisation ne se limite donc pas à la réduction des coûts. Elle touche aussi la continuité d’activité, la capacité d’innovation, la conformité, l’empreinte environnementale et la relation avec les fournisseurs stratégiques.
Le rôle du CNA Maroc est précisément d’accompagner cette montée en maturité. Notre mission consiste à créer un cadre professionnel où les acheteurs, les directeurs achats, les responsables supply chain, les dirigeants et les partenaires institutionnels peuvent partager des pratiques, renforcer leurs compétences et faire évoluer la perception de cette fonction. Les achats ne doivent plus être considérés comme une fonction support. Ils doivent être reconnus comme un levier structurant de performance.
Pendant longtemps, les achats ont été perçus comme une fonction essentiellement opérationnelle, centrée sur les coûts et la négociation fournisseurs. Qu’est-ce qui a changé dans le rôle du directeur achats ?
Younes OUAHMAN : Le changement principal tient au fait que l’acheteur n’est plus seulement attendu sur sa capacité à négocier un prix. Bien sûr, la performance économique reste essentielle. Mais elle ne suffit plus. Un directeur achats doit désormais sécuriser les approvisionnements, anticiper les risques, identifier des fournisseurs capables d’accompagner l’innovation, intégrer les exigences RSE et contribuer aux décisions stratégiques de l’entreprise.
Les crises récentes ont fortement accéléré cette évolution. La pandémie, les tensions géopolitiques, l’inflation, les perturbations logistiques et la volatilité des matières premières ont montré que l’enjeu n’était pas seulement d’acheter moins cher. L’enjeu est d’acheter mieux, au bon moment, auprès des bons partenaires, avec une capacité réelle à maintenir l’activité dans les périodes de tension.
Le directeur achats est désormais placé au croisement de plusieurs responsabilités. Il doit comprendre les enjeux industriels, financiers, juridiques, technologiques et environnementaux. Il doit aussi dialoguer avec les directions métiers, la finance, les opérations, la direction générale et les fournisseurs. Cette transversalité change profondément son rôle dans l’organisation.
Je considère que le directeur achats devient l’un des responsables de la relation entre l’entreprise et son écosystème externe. Il ne gère pas uniquement des contrats. Il pilote une partie essentielle de la chaîne de valeur. Sa capacité à structurer les relations fournisseurs, à sécuriser les engagements, à détecter les risques et à créer de la confiance devient déterminante pour la performance de l’entreprise.
Le Maroc renforce progressivement son positionnement industriel, logistique et exportateur. Dans quelle mesure la fonction achats peut-elle devenir un levier de compétitivité, de souveraineté économique et de résilience pour les entreprises marocaines ?
Younes OUAHMAN : Les achats constituent l’un des leviers les plus puissants pour renforcer la compétitivité des entreprises marocaines. Chaque décision d’achat influence directement les coûts, les délais, la qualité, l’innovation, la conformité et l’empreinte environnementale. Une politique achats bien structurée permet à l’entreprise de mieux maîtriser ses marges, mais aussi de mieux sécuriser son modèle opérationnel.
Au Maroc, cette fonction prend une dimension particulière. Le pays s’est imposé dans plusieurs secteurs industriels, notamment l’automobile, l’aéronautique, l’énergie, les infrastructures, l’agro-industrie et la logistique. Dans ces filières, la performance ne dépend pas uniquement des donneurs d’ordre. Elle repose aussi sur la capacité à structurer un réseau de fournisseurs fiables, compétitifs et capables de répondre à des standards de qualité élevés.
La souveraineté économique ne signifie pas se fermer au monde. Elle consiste à construire un écosystème capable de répondre aux besoins critiques du pays, de réduire certaines dépendances et de renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement. Les achats peuvent contribuer directement à cet objectif, à condition d’aller au-delà du simple réflexe de sourcing local. Il faut identifier les fournisseurs à potentiel, les accompagner dans leur montée en standards, sécuriser les volumes, améliorer les délais et créer des relations de long terme.
L’acheteur devient alors un acteur du développement économique. En favorisant l’émergence de fournisseurs locaux performants, il contribue à l’intégration industrielle du Royaume, à la création d’emplois et à la consolidation de chaînes de valeur plus robustes. Cette logique est essentielle pour les entreprises, mais elle l’est aussi pour l’économie nationale.
Intelligence artificielle, digitalisation, données, automatisation des processus : comment ces technologies transforment-elles concrètement les pratiques achats et la relation avec les fournisseurs ?
Younes OUAHMAN : La fonction achats connaît une transformation technologique profonde. L’intelligence artificielle, la data et l’automatisation permettent déjà d’analyser des volumes importants d’informations fournisseurs, de détecter des opportunités d’optimisation, de mieux anticiper les risques, d’automatiser certaines tâches administratives et d’améliorer la prévision des besoins.
Concrètement, ces outils changent la manière de travailler. Ils permettent de mieux cartographier les fournisseurs, de comparer les offres, de suivre les engagements contractuels, de repérer les anomalies, de consolider les dépenses et d’éclairer les décisions. Pour les directions achats, l’enjeu n’est plus seulement de disposer d’un outil digital. Il est de transformer la donnée en information utile, puis en décision opérationnelle.
L’intelligence artificielle ne remplace pas l’acheteur. Elle remplace d’abord les tâches répétitives, les consolidations manuelles, certains reportings, les analyses documentaires simples et une partie du suivi administratif. Cela libère du temps pour les sujets à plus forte valeur : stratégie achats, négociation complexe, gestion des risques, innovation fournisseurs et relation humaine.
La relation avec les fournisseurs reste centrale. Derrière un contrat important, il y a toujours une négociation, une compréhension mutuelle, des engagements de qualité, des arbitrages et une confiance construite dans la durée. Aucun algorithme ne peut remplacer entièrement cette dimension. En revanche, les outils digitaux peuvent rendre cette relation plus transparente, plus mesurable et plus performante.
Vous avez lancé les Académies des Achats pour renforcer les compétences des équipes achats et supply chain. Quels sont les déficits de compétences les plus critiques aujourd’hui et comment préparer une nouvelle génération d’acheteurs stratégiques ?
Younes OUAHMAN : Les compétences techniques restent indispensables, mais elles ne suffisent plus. L’acheteur d’aujourd’hui doit maîtriser les fondamentaux du métier – sourcing, négociation, contractualisation, évaluation fournisseurs, gestion des coûts – tout en développant des compétences nouvelles liées à la donnée, aux risques, à la RSE, aux technologies digitales et au pilotage de projets transverses.
Le premier déficit concerne souvent la capacité à exploiter la donnée. Beaucoup d’organisations disposent d’informations, mais ne les utilisent pas encore pleinement pour piloter leurs décisions achats. La data permet pourtant d’identifier les familles de dépenses, de mesurer la performance fournisseurs, d’anticiper certaines tensions et de mieux dialoguer avec la direction générale.
Le deuxième enjeu concerne la gestion des risques. Les acheteurs doivent savoir lire un environnement économique instable, identifier les dépendances critiques, anticiper les ruptures et construire des scénarios alternatifs. Cette compétence devient essentielle dans les secteurs exposés aux tensions logistiques, aux fluctuations de prix ou aux exigences de conformité.
Le troisième volet est relationnel. L’acheteur ne travaille plus seul. Il doit collaborer avec les métiers, influencer les décisions, convaincre les prescripteurs internes, fédérer les équipes et construire une relation équilibrée avec les fournisseurs. Leadership, communication, intelligence relationnelle et capacité à travailler en transversal deviennent aussi importants que la maîtrise technique.
Les Académies des Achats du CNA Maroc ont été conçues pour répondre à cette évolution. Notre ambition est de préparer une nouvelle génération d’acheteurs capables de parler finance, industrie, data, innovation et développement durable. Le métier devient plus exigeant, mais aussi plus stratégique. C’est cette transformation que nous voulons accompagner.
Le CNA Maroc porte également une ambition africaine, notamment à travers la perspective d’un Conseil Africain des Achats. Que peut apporter le Maroc à la structuration d’un réseau continental des achats et de la supply chain ?
Younes OUAHMAN : Le Maroc dispose d’atouts importants pour contribuer à la structuration d’un réseau africain des achats et de la supply chain. Le pays occupe une position géographique stratégique entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient. Il a également développé une expertise reconnue dans plusieurs secteurs industriels, comme l’automobile, l’aéronautique, les infrastructures, les énergies renouvelables et la logistique.
Cette expérience peut être utile à l’échelle du continent. Beaucoup d’économies africaines cherchent à renforcer leurs chaînes de valeur, à professionnaliser leurs achats, à développer leurs fournisseurs locaux et à mieux connecter leurs marchés. Le Maroc peut jouer un rôle de catalyseur dans cette dynamique, non pas en imposant un modèle, mais en contribuant à une plateforme de coopération entre professionnels.
L’ambition du futur Conseil Africain des Achats est de construire des passerelles entre les acheteurs, les associations professionnelles, les donneurs d’ordre, les institutions et les acteurs économiques du continent. Il s’agit de partager les bonnes pratiques, de développer des référentiels communs, de renforcer les compétences et de favoriser les opportunités économiques intra-africaines.
Les achats peuvent devenir un outil concret de coopération africaine. En structurant mieux les réseaux de fournisseurs, en améliorant les standards, en développant la formation et en rapprochant les décideurs, nous pouvons contribuer à des chaînes d’approvisionnement plus résilientes et plus intégrées. C’est dans cet esprit que le CNA Maroc souhaite s’inscrire.
La deuxième édition des Assises de l’Excellence Achats se tiendra le 4 juillet 2026 à Marrakech sous le thème « Innover – Collaborer – Performer dans les Achats de Demain ». Quels messages souhaitez-vous adresser aux dirigeants, directeurs achats, industriels et partenaires qui participeront à cette édition ?
Younes OUAHMAN : Le thème de cette édition traduit une conviction simple : la performance achats ne peut plus être construite de manière isolée. Elle repose désormais sur l’innovation, la collaboration et la capacité des organisations à transformer leurs pratiques. Les entreprises qui réussiront seront celles qui sauront faire des achats un espace de dialogue entre les métiers, les fournisseurs, les technologies, les talents et les enjeux de durabilité.
Les Assises de l’Excellence Achats ont vocation à réunir les décideurs, les directeurs achats, les industriels, les experts, les institutions et les partenaires autour de sujets très concrets. Il ne s’agit pas seulement de débattre de tendances. Il s’agit de partager des pratiques, de comparer les expériences, de créer des connexions utiles et de valoriser les organisations qui font progresser la fonction achats au Maroc.
Cette deuxième édition sera aussi un moment important pour renforcer la reconnaissance du métier. Les achats ne peuvent plus être traités comme une fonction périphérique. Ils sont au centre de la compétitivité, de la sécurité d’approvisionnement, de l’innovation, de la maîtrise des coûts et de la responsabilité des entreprises.
Mon message aux dirigeants est clair : donnez aux achats une place à la hauteur de leur impact réel sur la performance. Mon message aux directeurs achats est tout aussi direct : continuez à faire évoluer le métier, à renforcer vos compétences, à structurer vos équipes et à porter une vision plus stratégique. En professionnalisant davantage les achats, nous renforçons nos entreprises et nous contribuons à la compétitivité de l’économie marocaine.
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