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Téléfónica : L’Offshoring marocain face au choc technologique et social du “Plan ERE”


La signature du plan ERE par Telefónica en Espagne bouleverse l’équilibre historique de l’offshoring au Maroc. Derrière la restructuration de l’opérateur espagnol, un basculement de modèle se dessine : l’automatisation, portée par l’IA générative, fragilise la position des centres d’appels marocains, jusqu’ici champions de la relation client externalisée. Analyse d’un séisme industriel qui oblige tout un écosystème à revoir ses certitudes.

Youssef E. by Youssef E.
26 décembre 2025
in Actualité RH à l’international
Reading Time: 8 mins read
Téléfónica : L’Offshoring marocain face au choc technologique et social du “Plan ERE” l DRH.ma

Téléfónica : L’Offshoring marocain face au choc technologique et social du “Plan ERE” l DRH.ma

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L’accord social conclu le 22 décembre 2025 entre Telefónica et les principaux syndicats espagnols marque bien plus qu’une inflexion locale. Si les projecteurs sont braqués sur le sort de 4 539 collaborateurs touchés par un plan de départ volontaire inédit, la secousse atteint jusqu’aux hubs marocains de Casanearshore et Technopolis. L’offshoring, moteur de l’économie numérique du Royaume, doit désormais composer avec l’automatisation à grande échelle et le repli national des donneurs d’ordres. L’enjeu ne se limite plus à la gestion de flux, mais à la capacité de monter en expertise et de se réinventer dans un secteur sous pression.

Un plan social révélateur d’une transformation structurelle
Le “Plan ERE” signé par Telefónica ne se comprend pas à travers le seul prisme d’une réduction de coûts classique. Les chiffres sont éloquents : 4 539 départs, soit près de 20 % des effectifs des filiales concernées, principalement ceux de Telefónica de España. Cette opération ne s’explique pas par une crise de rentabilité, mais par une révolution industrielle : la transition vers le tout-fibre et l’adoption de l’Intelligence Artificielle Générative.
La fermeture des centraux cuivre, achevée au printemps 2024, a rendu obsolètes des milliers de postes techniques. Or, la bascule technologique ne s’arrête pas là : l’introduction massive de l’IA générative dans les process métiers permet désormais d’automatiser la gestion des demandes de niveau 1 et 2. La productivité promise par ces outils bouleverse la nature même du travail, et remet en cause le modèle du BPO (Business Process Outsourcing) qui a fait la fortune des centres d’appels marocains.

La fin d’une équation gagnante pour le BPO marocain


Depuis deux décennies, le Maroc s’est imposé comme la plaque tournante de l’externalisation des processus métiers pour les groupes européens, notamment dans la gestion de la relation client. Le succès reposait sur un triptyque : volumes importants, coût salarial compétitif, et maîtrise linguistique du français et de l’espagnol.
L’onde de choc déclenchée par Telefónica avec le concours de Microsoft dans le développement d’IA conversationnelles rebat complètement les cartes. Désormais, une part croissante des interactions de niveau 1 et 2 est prise en charge par des algorithmes capables de traiter, comprendre, et résoudre instantanément les demandes client. Cette automatisation représente une perte directe de chiffre d’affaires pour les prestataires marocains, dont la rémunération dépend du nombre d’actes ou du volume horaire. Une réduction de 30 % des flux par l’IA, c’est autant de recettes en moins pour un secteur qui emploie plus de 120 000 collaborateurs.

Par ailleurs, les tâches les plus simples, répétitives, et scriptées sont précisément celles où le Maroc disposait d’un avantage compétitif majeur : coût, disponibilité, et flexibilité des ressources humaines. Face à une IA dont le coût marginal tend vers zéro, la “rente linguistique” s’évapore. L’externalisation fondée sur la compétitivité du marché de l’emploi marocain devient caduc lorsque la variable-clé du modèle – la main-d’œuvre humaine – est en passe d’être massivement remplacée.

Le backshoring : une préférence nationale qui menace l’écosystème marocain


Au-delà de la révolution technologique, la dimension sociale et politique de l’accord signé en Espagne fragilise encore davantage les perspectives marocaines. Pour faire accepter ce plan social, Telefónica a concédé des garanties majeures à ses salariés espagnols : réduction du temps de travail à 36 heures, sanctuarisation de l’emploi jusqu’en 2030, engagements clairs de maintien des effectifs.
Cette sécurisation implique une priorisation systématique de la charge de travail en Espagne. Les activités à valeur ajoutée, traditionnellement délocalisées, seront réinternalisées : le “backshoring” devient la nouvelle norme, dictée par la nécessité d’occuper et de sécuriser les collaborateurs espagnols protégés par l’accord. Le Maroc risque ainsi une double peine : perdre les flux complexes (support de niveau 2, gestion de crise) au profit des équipes internes espagnoles, tout en voyant les flux simples absorbés par l’automatisation.

L’impact des restrictions réglementaires sur le “cold calling”


La pression ne s’arrête pas à l’automatisation et à la réinternalisation. Le secteur doit aussi affronter un durcissement sans précédent du cadre réglementaire européen sur le démarchage téléphonique. Après la France, l’Espagne s’oriente vers un régime d’Opt-in généralisé, interdisant toute prospection sans accord préalable du client.
Pour l’offshoring marocain, historiquement dopé par la télévente (jusqu’à 20 % de l’activité), cette évolution signe la fin d’une rente : les missions d’acquisition et de télévente, pourvoyeuses d’emplois non qualifiés, vont disparaître à brève échéance. Les centres orientés exclusivement sur la prospection, souvent de petite taille et mono-client, seront les premiers touchés. La reconversion de ces emplois vers des activités de service entrant, elles-mêmes menacées par l’IA, apparaît des plus incertaines.

Une recomposition accélérée du secteur marocain de l’outsourcing


Face à cette déferlante, les acteurs majeurs de l’écosystème marocain se trouvent à un tournant stratégique. Intelcia, premier champion national, a récemment affiché sa volonté d’indépendance à travers la reprise des parts d’Altice par son management. Ce choix d’agilité vise à diversifier son portefeuille, en investissant massivement dans les services non-telco et dans la transformation digitale via la branche E-voluciona. Pourtant, l’exposition historique aux télécoms reste une vulnérabilité, accentuée par le poids des contrats hispanophones et français.

Konecta, autre acteur d’envergure, doit arbitrer entre ses différentes bases, notamment entre l’Espagne, l’Amérique Latine et le Maroc, pour optimiser ses coûts et préserver sa compétitivité. Quant aux petits outsourcers, sans accès à l’investissement dans l’IA ou la capacité à se mettre en conformité avec le RGPD, ils risquent la disparition pure et simple, pris en étau entre la consolidation du secteur et la perte des volumes historiques.

De la survie à la montée en gamme : le passage obligé vers le KPO


Le constat imposé par la restructuration de Telefónica est sans appel : l’humain n’a plus de légitimité sur les tâches simples. La survie et la prospérité de l’offshoring marocain passent par un repositionnement rapide vers des activités à forte valeur ajoutée, regroupées sous le concept de KPO (Knowledge Process Outsourcing).
Cela implique une transformation radicale de la formation et des compétences : le téléconseiller de demain ne sera plus un simple exécutant de scripts, mais un expert capable de gérer des situations complexes, de fournir un accompagnement émotionnel, d’assurer la modération de contenus sensibles, ou de contribuer à l’entraînement des modèles d’IA par l’annotation de données. Le secteur marocain doit miser sur l’expertise, l’analyse et la relation humaine enrichie par la technologie, pour se différencier d’une concurrence automatisée.

La clé de cette mutation réside dans l’investissement massif dans la formation continue, la maîtrise des outils numériques avancés et la spécialisation dans les domaines où l’intelligence humaine demeure indispensable. Les géants marocains de l’outsourcing disposent de l’infrastructure et du vivier de talents nécessaire à cette transformation. Mais le calendrier s’accélère. La signature de l’accord ERE à Madrid n’entérine pas seulement le départ de 4 500 collaborateurs en Espagne : elle lance un compte à rebours pour les 120 000 collaborateurs marocains du secteur.

Le modèle fondé sur l’attractivité géographique et le différentiel de coût arrive à son terme. L’avenir se jouera sur la capacité à générer de la valeur ajoutée technologique et humaine, et à s’imposer comme partenaire stratégique des grands donneurs d’ordres européens et africains. Pour l’offshoring marocain, l’ère de la transformation forcée a commencé.

Tags: automatisationbackshoringBPOcentres d'appelsintelligence artificielle générativeKPOoffshoring marocainPlan ERETéléfónicatransformation des compétences
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