La généralisation de l’intelligence artificielle dans les organisations pose une question centrale aux établissements d’enseignement supérieur : comment préparer les futurs collaborateurs à des métiers dont les outils, les pratiques et certaines missions évoluent rapidement ?
Pour Tawhid CHTIOUI, la réponse ne consiste pas uniquement à multiplier les formations spécialisées dans l’intelligence artificielle. Elle suppose une transformation plus large des cursus afin que les futurs ingénieurs, financiers, marketeurs, communicants et managers maîtrisent les usages de cette technologie dans leurs propres domaines professionnels.
À l’occasion de la rentrée universitaire 2026, le groupe EDVANTIS a obtenu l’accréditation ministérielle de nouveaux programmes intégrant l’IA, l’analyse des données et les technologies numériques. Son président, également distingué en 2025 par Keyrus parmi 25 personnalités influentes dans le domaine de l’intelligence artificielle, explique les orientations de cette transformation.
Vous avez engagé une refonte de plusieurs programmes de formation autour de l’intelligence artificielle. En quoi cette évolution va-t-elle au-delà d’une simple actualisation des cursus ?
Tawhid CHTIOUI : Ajouter un cours d’intelligence artificielle à un programme existant ne constitue pas, à mes yeux, une véritable transformation pédagogique. Cela reviendrait à moderniser la présentation d’une formation sans en revoir les fondements.
Nous avons choisi une approche différente, en retravaillant les compétences visées, les contenus enseignés et les usages professionnels auxquels les étudiants doivent être préparés.
L’objectif n’est pas simplement de leur faire découvrir de nouveaux outils, mais de leur permettre de comprendre comment l’intelligence artificielle transforme les pratiques de leur futur métier.
Un diplôme qui ignore l’IA en 2026 risque de préparer les étudiants à des réalités professionnelles qui ont déjà considérablement évolué.
Pourquoi privilégier l’intégration de l’IA dans les formations traditionnelles plutôt que de développer exclusivement des cursus spécialisés ?
Tawhid CHTIOUI : Les formations spécialisées restent indispensables. Nous les développons d’ailleurs depuis cinq ans au sein d’ISGA École d’Ingénieur.e.s.
Mais le véritable défi dépasse la formation des seuls spécialistes de l’intelligence artificielle. Le Maroc aura naturellement besoin d’ingénieurs, de développeurs et d’experts capables de concevoir et de déployer ces technologies.
Il aura également besoin de financiers qui savent exploiter la donnée, de professionnels du marketing capables d’utiliser des outils d’analyse avancée, de communicants qui comprennent les nouveaux environnements numériques et de managers qui savent prendre des décisions dans des organisations transformées par l’IA.
C’est cette évolution que nous souhaitons accompagner. L’IA ne sera pas le métier de tout le monde. Elle sera dans le métier de tout le monde.
Quelles sont les nouvelles formations proposées par le groupe EDVANTIS à la rentrée 2026 ?
Tawhid CHTIOUI : Nous déployons plusieurs programmes qui traduisent cette volonté d’intégrer les nouvelles compétences technologiques aux disciplines professionnelles.
À ISGA Management, deux nouveaux Masters sont proposés : Finance, Comptabilité & Data Analytics et Marketing, Commerce & Data Intelligence.
Art’Com Sup ouvre un Master Design digital à l’ère de l’IA, tandis que Com’Sup propose un Master Communication & Médias à l’ère des IA.
De son côté, ISGA École d’Ingénieur.e.s enrichit son offre avec une Licence Informatique & Systèmes Numériques intégrant l’intelligence artificielle, la Data et la cybersécurité.
Ces programmes répondent à une même conviction : chaque métier doit développer sa propre compréhension de l’intelligence artificielle, de ses possibilités, de ses limites et de ses applications concrètes.
Les entreprises attendent désormais des jeunes diplômés qu’ils maîtrisent les outils d’intelligence artificielle. Quelles compétences doivent-ils réellement acquérir ?
Tawhid CHTIOUI : Il serait réducteur de considérer que la maîtrise de l’intelligence artificielle consiste simplement à savoir formuler des instructions efficaces sur ChatGPT ou sur d’autres plateformes.
Les outils évoluent rapidement. Celui qui occupe aujourd’hui une place dominante pourrait être remplacé ou profondément transformé dans quelques mois.
Notre responsabilité consiste donc à former des diplômés capables de comprendre les technologies plutôt que de dépendre d’un outil particulier.
Ils doivent savoir sélectionner une solution adaptée à un besoin, interpréter les résultats produits, identifier les erreurs éventuelles et protéger les données qu’ils manipulent.
Je ne souhaite pas former des diplômés qui produisent simplement des réponses plus rapidement. Je souhaite former des professionnels capables de raisonner, de vérifier et d’exercer leur jugement.
L’automatisation de certaines tâches fait peser des incertitudes sur les perspectives d’emploi des jeunes diplômés. Comment préparez-vous vos étudiants à cette réalité ?
Tawhid CHTIOUI : Nous devons d’abord leur parler avec lucidité. Certaines tâches vont disparaître, d’autres seront automatisées et de nombreux métiers seront profondément recomposés.
Il serait contre-productif de masquer ces évolutions ou de laisser penser que les compétences acquises pendant les études resteront suffisantes tout au long d’une carrière.
Notre responsabilité est de préparer les étudiants à évoluer dans cet environnement, en leur donnant les moyens de comprendre les transformations technologiques et de s’y adapter.
La meilleure protection d’un jeune diplômé repose sur sa capacité à continuer d’apprendre, à développer de nouvelles compétences et à exercer son jugement face à des situations inédites.
L’employabilité ne peut plus être envisagée uniquement à travers l’obtention d’un diplôme. Elle dépend aussi de l’aptitude à évoluer et à se réinventer professionnellement.
Dans votre dernier manifeste, vous affirmez qu’« un être humain n’est pas une IA plus lente ». Quelle conception de l’enseignement supérieur défendez-vous à travers cette formule ?
Tawhid CHTIOUI : Cette phrase résume une conviction fondamentale. Si l’enseignement supérieur cherche uniquement à rendre les étudiants plus rapides et plus productifs, il les place en concurrence directe avec des machines qui seront probablement toujours plus performantes dans certaines tâches.
Ce n’est pas sur ce terrain que l’enseignement supérieur doit construire sa valeur.
Il doit développer ce que l’intelligence artificielle ne garantit pas : le jugement, la responsabilité, l’intention, la créativité et la capacité à donner du sens à une décision ou à une action.
La technologie doit enrichir l’apprentissage et élargir les capacités des étudiants, sans se substituer à leur réflexion.
Notre ambition est de former avec l’IA, sans jamais former pour elle.
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![[INTERVIEW] Tawhid CHTIOUI : « L’IA ne sera pas le métier de tout le monde. Elle sera dans le métier de tout le monde » l DRH.ma](https://drh.ma/wp-content/uploads/2026/10/Tawhid-CHTIOUI-750x375.jpg)

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