L’ampleur du phénomène donne la mesure du sujet. Dans les pays couverts par la base de données KIIbIH de l’OCDE, 68 % des personnes en emploi travaillent en moyenne de manière informelle. Cette proportion atteint 89 % dans l’échantillon africain, 70 % en Asie et 54 % en Amérique latine et dans les Caraïbes. Elle tombe à 22 % dans les pays européens étudiés.
Ces chiffres ne constituent pas une estimation mondiale pondérée et ne peuvent pas être appliqués directement au Maroc, qui ne figure pas dans l’échantillon utilisé pour ces comparaisons. Ils montrent en revanche comment l’informalité peut amplifier les effets de plusieurs transformations déjà engagées : vieillissement de la population, automatisation des emplois et exposition croissante aux températures extrêmes.
C’est précisément le changement de lecture proposé par l’OCDE. Le travail informel n’est plus étudié uniquement à travers le statut administratif du travailleur ou son accès à la protection sociale. Le rapport croise désormais revenus, composition des ménages, métiers exercés, exposition technologique et risques climatiques. Cette approche fait apparaître des vulnérabilités très différentes selon les profils de travailleurs.

Une économie informelle beaucoup moins homogène qu’elle n’y paraît
La première idée remise en cause concerne la frontière entre entreprise formelle et travail informel. En moyenne, 74 % des travailleurs informels étudiés exercent dans le secteur informel et 17 % dans le secteur des ménages, notamment dans certaines formes d’agriculture de subsistance. Mais 10 % travaillent dans le secteur formel.
Une entreprise enregistrée peut donc employer des collaborateurs qui ne bénéficient pas pour autant d’une relation de travail formalisée, d’une couverture sociale ou de l’ensemble des droits attachés à l’emploi.
Le constat devient encore plus complexe lorsque l’OCDE raisonne à l’échelle du ménage. Dans l’échantillon étudié, 55 % de la population vit dans un foyer où tous les actifs occupés travaillent de manière informelle. Quinze pour cent vivent dans des ménages mixtes associant au moins un travailleur formel et un travailleur informel.
Le cumul des activités brouille également les catégories. En moyenne, 13 % des travailleurs informels et 11 % des travailleurs formels occupent plusieurs emplois. Les activités supplémentaires sont majoritairement informelles.
Les principales dimensions de l’emploi informel
| Indicateur | Résultat |
|---|---|
| Part moyenne des travailleurs en emploi informel | 68 % |
| Moyenne de l’échantillon africain | 89 % |
| Moyenne de l’échantillon asiatique | 70 % |
| Amérique latine et Caraïbes | 54 % |
| Pays européens étudiés | 22 % |
| Travailleurs informels exerçant dans le secteur informel | 74 % |
| Travailleurs informels exerçant dans le secteur des ménages | 17 % |
| Travailleurs informels exerçant dans le secteur formel | 10 % |
| Population vivant dans un ménage entièrement informel | 55 % |
Tableau 1 : Les principales dimensions de l’emploi informel. Source : OCDE, KIIbIH, moyennes simples des pays pour lesquels les données sont disponibles.
L’économie informelle ne se réduit pas non plus aux travailleurs situés au bas de l’échelle des revenus. L’OCDE distingue trois groupes. En moyenne, 41 % des travailleurs informels appartiennent à la catégorie inférieure de la distribution des revenus, 43 % au groupe intermédiaire et 16 % à la catégorie supérieure.
Cette répartition change la manière de poser la question de la formalisation. Une partie des travailleurs dispose d’une capacité contributive, mais reste extérieure aux régimes sociaux pour des raisons qui peuvent tenir à l’irrégularité des revenus, à la complexité administrative, au manque d’information ou à la défiance envers les dispositifs existants. Pour les travailleurs aux revenus les plus faibles, la contrainte est d’abord économique.
L’OCDE montre également que les inégalités à l’intérieur de l’économie informelle expliquent 55 % de l’inégalité totale des revenus observée dans son analyse. Les disparités entre travailleurs formels représentent 32 %. L’écart entre travailleurs formels et informels n’en explique que 13 %.
Le fossé ne se situe donc pas uniquement entre emploi formel et emploi informel. Il traverse l’économie informelle elle-même.
Retraite et automatisation : deux vulnérabilités qui se construisent aujourd’hui
Le vieillissement démographique transforme progressivement l’informalité en question de retraite. Dans les pays étudiés disposant de données, seulement 51 % des personnes ayant dépassé l’âge légal de la retraite perçoivent une pension, qu’elle soit contributive ou non contributive.
Pour les générations actuellement en activité, l’OCDE relève que 40 % seulement des personnes en emploi avant l’âge légal de la retraite contribuent à un régime de pension. Parmi les travailleurs informels, la situation est nettement plus fragile : dans presque tous les pays étudiés, moins de 10 % cotisent à un régime contributif.
Les faibles revenus expliquent une partie du phénomène, mais ils ne suffisent pas. L’OCDE constate que des travailleurs informels relativement bien rémunérés restent eux aussi en dehors des systèmes de pension. L’irrégularité des revenus, le manque d’information, la défiance et l’absence de mécanismes adaptés aux travailleurs non salariés constituent également des freins.
Une partie du coût de l’informalité risque donc d’apparaître plusieurs décennies après l’activité professionnelle, lorsque des générations ayant peu cotisé atteindront l’âge de la retraite.
Informalité et protection à la retraite
| Indicateur | Résultat moyen |
|---|---|
| Personnes au-delà de l’âge légal recevant une pension | 51 % |
| Actifs avant l’âge de la retraite cotisant à un régime | 40 % |
| Travailleurs informels cotisant à un régime contributif | Moins de 10 % dans presque tous les pays étudiés |
| Coût estimé d’une pension sociale universelle selon les scénarios | Environ 0,5 % à 4 % du PIB |
Tableau 2 : Informalité et protection à la retraite. Source : OCDE, 2026.
L’automatisation ajoute une deuxième pression, mais le rapport nuance fortement le débat centré sur l’intelligence artificielle.
Environ un tiers des travailleurs étudiés occupent un emploi fortement exposé à l’automatisation traditionnelle. Pour les travailleurs informels, le taux atteint 35 %, contre 19 % pour les travailleurs formels. Parmi les travailleurs informels des pays africains et asiatiques couverts par l’étude, l’exposition monte à 41 %.
Cette vulnérabilité tient notamment à la concentration de l’emploi informel dans les activités manuelles, routinières et moins qualifiées. L’OCDE relève que 38 % des travailleurs informels de son échantillon travaillent dans le secteur primaire, contre 9 % des travailleurs formels.
L’intelligence artificielle présente pour l’instant une configuration très différente. Seulement 2 % des travailleurs étudiés occupent un emploi considéré comme fortement exposé à l’automatisation par l’IA. Le taux tombe à 1 % chez les travailleurs informels et atteint 5 % parmi les travailleurs formels.
L’automatisation traditionnelle représente donc aujourd’hui un risque nettement plus direct pour les travailleurs informels que l’IA générative.
Automatisation : deux formes d’exposition
| Type d’exposition | Travailleurs informels | Travailleurs formels |
|---|---|---|
| Risque élevé d’automatisation traditionnelle | 35 % | 19 % |
| Risque élevé d’automatisation par l’IA | 1 % | 5 % |
| Automatisation traditionnelle parmi les travailleurs informels en Afrique et en Asie | 41 % | — |
Tableau 3 : Exposition à l’automatisation selon le statut d’emploi. Source : estimations OCDE.
La chaleur devient un risque de travail et de productivité
Le troisième choc étudié par l’OCDE est environnemental. Il est aussi celui qui relie le plus directement le changement climatique à l’organisation du travail.
Les travailleurs informels sont beaucoup plus présents dans les métiers nécessitant un effort physique important. Dans les pays étudiés, 55 % d’entre eux exercent dans des secteurs classés par l’OCDE comme nécessitant un effort physique lourd ou modéré. Quarante-quatre pour cent travaillent dans la catégorie la plus intensive.
Chez les travailleurs formels, cette proportion tombe à environ 26 %. Dans les secteurs de l’agriculture et de la construction, considérés comme particulièrement exigeants physiquement, 86 % des travailleurs de l’échantillon sont informels.
Cette structure transforme directement la hausse des températures en perte de temps de travail.
L’OCDE estime qu’en 2025 la chaleur excessive a réduit de 2,2 % le volume total d’heures travaillées dans les pays couverts par son analyse. Cela représente près de 60 milliards d’heures de travail perdues, soit l’équivalent d’environ 28,8 millions d’emplois à temps plein.
En supposant que la réduction du travail se transmet proportionnellement à la production, la perte économique associée est évaluée à environ 500 milliards de dollars en parité de pouvoir d’achat.
L’écart entre emploi formel et informel est marqué. Les travailleurs informels auraient perdu en moyenne 2,4 % de leurs heures sous l’effet de la chaleur, contre 1,4 % pour les travailleurs formels.
Les métiers exigeant les efforts physiques les plus importants subissent les pertes les plus fortes. Elles dépassent 4 % en moyenne pour cette catégorie et franchissent 7 % dans certains pays fortement exposés.
Le coût du stress thermique sur le travail
| Indicateur | Estimation OCDE |
|---|---|
| Réduction totale des heures travaillées en 2025 | 2,2 % |
| Heures de travail perdues | Environ 60 milliards |
| Équivalent en emplois à temps plein | 28,8 millions |
| Perte de PIB estimée en PPA | Environ 500 milliards USD |
| Perte d’heures chez les travailleurs informels | 2,4 % |
| Perte d’heures chez les travailleurs formels | 1,4 % |
| Travailleurs informels dans des secteurs à effort physique lourd ou modéré | 55 % |
Tableau 4 : Le coût du stress thermique sur le travail. Source : estimations OCDE à partir des données KIIbIH et Copernicus Climate Change Service.
La hausse des températures déplace ainsi le risque climatique vers l’organisation concrète du travail. Durée d’exposition, horaires, pauses, accès à l’eau, équipements, santé et sécurité deviennent directement liés à la productivité des activités les plus exposées.
L’OCDE ne réduit cependant pas sa réponse à l’immatriculation administrative des entreprises ou des travailleurs. Pour les personnes disposant d’une capacité contributive, la simplification des procédures, l’adaptation des mécanismes de cotisation et l’application effective des règles peuvent accélérer la formalisation. Pour les travailleurs durablement concentrés dans des activités faiblement rémunérées, la priorité porte également sur l’accès à une protection sociale minimale, à la formation et à des possibilités de mobilité vers des activités plus productives.
Le rapport invite ainsi à considérer la formalisation comme une transition économique et sociale plutôt que comme un changement de statut administratif. Vieillissement, automatisation et stress thermique rendent cette distinction déterminante : les travailleurs les moins protégés sont aussi ceux qui disposent généralement de la plus faible capacité pour absorber une perte de revenu, financer leur retraite ou adapter leur activité aux transformations en cours.


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