Les chiffres de la Société Financière Internationale révèlent qu’entre 65 % et 75 % des entreprises familiales disparaissent avant la deuxième génération. Au Maroc, où ces structures représentent plus de 80 % du tissu entrepreneurial selon le ministère de l’Industrie et du Commerce, cette mortalité précoce s’explique moins par des échecs stratégiques que par des dysfonctionnements RH élémentaires. Le neveu placé à la direction commerciale sans expérience préalable, la fille écartée malgré son MBA, le gendre salarié au double du marché : autant de décisions qui minent la performance et démotivent les collaborateurs non issus de la famille.
La charte familiale constitue le premier rempart contre ces dérives. Contrairement au protocole d’accord entre actionnaires qui ne traite que des aspects capitalistiques, elle établit les règles du jeu pour tous les membres de la famille susceptibles de travailler dans l’entreprise. Son efficacité dépend toutefois de sa capacité à fonctionner comme un véritable outil de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences familiales.
Quand l’informel devient toxique
L’entreprise familiale marocaine typique fonctionne selon un code implicite : les enfants du fondateur rejoindront naturellement l’affaire, les postes clés leur seront réservés, et leur rémunération reflétera leur rang dans la fratrie plutôt que leur contribution. Ce système informel génère trois pathologies RH majeures.
La première touche au recrutement. Sans critères d’entrée explicites, l’entreprise devient un refuge pour les membres de la famille en difficulté professionnelle ailleurs. Le cousin de 35 ans qui a échoué dans trois start-up se voit offrir la direction du digital. La nièce recalée au concours de la fonction publique obtient un poste au service RH. Ces recrutements par défaut envoient un message dévastateur aux collaborateurs non familiaux : le mérite compte moins que le patronyme.
La deuxième pathologie concerne la rémunération. Les grilles salariales à deux vitesses – une pour la famille, une pour les autres – créent des écarts injustifiables. Quand le fils du fondateur perçoit 45 000 dirhams mensuels pour gérer une équipe de cinq personnes alors que le directeur des opérations non familial, qui supervise 80 collaborateurs, plafonne à 35 000 dirhams, la démotivation devient systémique. Ces distorsions violent d’ailleurs le principe d’égalité de traitement inscrit dans le Code du Travail marocain, même si la jurisprudence peine à sanctionner ces pratiques dans les structures familiales.
La troisième pathologie porte sur l’évolution professionnelle. Les membres de la famille progressent selon un calendrier biologique – « il a 30 ans, il est temps qu’il devienne directeur » – tandis que les collaborateurs externes doivent prouver leurs compétences pendant des années. Cette asymétrie tarit le vivier de talents. Les meilleurs éléments partent rapidement, laissant une entreprise composée de collaborateurs médiocres encadrant des héritiers inexpérimentés.
Les clauses RH qui protègent l’entreprise et la famille
Une charte familiale efficace traite ces pathologies en instaurant des règles objectives pour l’emploi familial. Trois catégories de clauses s’avèrent indispensables : les clauses d’entrée, les clauses de rémunération et les clauses de progression et de sortie.
Les clauses d’entrée établissent le socle de qualification minimum. Un diplôme universitaire délivré par une institution reconnue constitue le prérequis de base. Certaines entreprises marocaines vont plus loin en imposant un Bac+5 pour les postes de direction. Plus stratégique encore : l’obligation d’une expérience professionnelle externe de trois à cinq ans. Cette règle remplit trois fonctions : permettre au membre de la famille de se confronter au marché du travail réel, de développer des compétences dans un environnement neutre, et de prouver sa valeur professionnelle ailleurs avant de rejoindre l’entreprise familiale. Le flou subsiste souvent sur ce point au Maroc : quelle entreprise externe est acceptable ? Un stage chez un fournisseur complice suffit-il ? La charte doit trancher ces questions.
Les clauses de rémunération alignent les salaires familiaux sur les standards du marché. La méthodologie recommandée impose de réaliser un benchmarking sectoriel via les enquêtes de l’ANAPEC ou des cabinets spécialisés comme Michael Page ou Robert Half pour les postes de direction. Le membre de la famille perçoit alors le salaire correspondant à son poste et à ses responsabilités, pas à sa position dans l’arbre généalogique. Les salaires et avantages sociaux des collaborateurs familiaux doivent être comparables à ceux des autres collaborateurs au même poste et avec des qualifications similaires. Ils reçoivent des salaires basés sur leur statut de collaborateur, et non pas sur les actions qu’ils possèdent.
Les clauses de progression et de sortie encadrent l’évolution professionnelle. Elles soumettent les membres de la famille aux mêmes évaluations annuelles que les autres collaborateurs, avec des objectifs mesurables et des plans de développement individualisés. Elles prévoient également les conditions de licenciement : performance médiocre continue, conduite inacceptable, ou toute autre raison valable pour un collaborateur externe. Certaines entreprises vont jusqu’à interdire la réembauche d’un membre familial licencié et limitent à une seule fois la possibilité de revenir après un départ volontaire. Ces règles, aussi dures soient-elles, protègent l’entreprise contre le syndrome du « membre de la famille inamovible » qui plombe les résultats pendant des décennies.
Le DRH, garant de l’équité contre l’affect
La plus belle charte familiale reste lettre morte sans un gardien capable de la faire respecter. Ce rôle revient au directeur des ressources humaines, à condition qu’il dispose de trois attributs : la légitimité, l’indépendance et le courage.
La légitimité s’acquiert par la compétence technique. Le DRH doit maîtriser les outils d’évaluation des compétences, les techniques de benchmarking salarial et les dispositifs prévus par le Code du Travail. Il doit aussi connaître les réalités du marché marocain : quelles sont les fourchettes salariales pratiquées dans le secteur ? Quels profils sont disponibles via les canaux de recrutement classiques ? Cette expertise lui permet de challenger objectivement les décisions familiales. Lorsque le père-fondateur propose de nommer son fils de 28 ans directeur général adjoint, le DRH peut opposer des faits : les entreprises comparables confient ce poste à des profils ayant 10 à 15 ans d’expérience et géré des équipes de 50 personnes minimum.
L’indépendance requiert une position organisationnelle protégée. Le DRH ne doit pas dépendre hiérarchiquement d’un membre de la famille qu’il pourrait avoir à évaluer. La solution la plus robuste consiste à le rattacher directement au conseil d’administration ou, mieux encore, au conseil de famille lorsqu’il existe. Cette configuration, encore rare au Maroc, se développe dans les entreprises familiales structurées de troisième génération. Elle garantit que le DRH peut émettre un avis défavorable sur la candidature du neveu du PDG sans craindre pour son emploi.
Le courage se manifeste dans la capacité à dire non. Refuser l’embauche du fils d’un actionnaire majoritaire parce qu’il ne remplit pas les critères de la charte demande une solidité psychologique peu commune. C’est pourtant ce courage qui distingue le DRH-alibi, présent pour tamponner les décisions familiales, du DRH-architecte, qui construit une politique RH cohérente. Les entreprises familiales durables sont celles où le DRH a su imposer le « non » au bon moment, quitte à provoquer des tensions temporaires.
La mise en œuvre pratique nécessite des rituels formels. Le DRH devrait participer systématiquement aux réunions du conseil de famille traitant des questions d’emploi. Il devrait présenter annuellement un bilan d’application de la charte : combien de membres de la famille ont postulé ? Combien ont été recrutés ? Combien refusés ? Leurs salaires respectent-ils les benchmarks ? Ces reportings factuels objectivent les débats et empêchent les dérives silencieuses.
Les entreprises familiales marocaines investissent des millions de dirhams dans des cabinets de conseil en stratégie, mais négligent l’outil RH le plus structurant : la charte familiale appliquée. Sans DRH pour la faire vivre au quotidien, elle rejoint la pile des documents juridiques rédigés pour rassurer les banquiers. Avec un DRH mandaté pour garantir son respect, elle devient le filtre qui permet à l’entreprise de sélectionner les meilleurs talents familiaux tout en rassurant les collaborateurs externes sur l’équité du système. Dans un pays où le patronat familial domine, cette professionnalisation de la gouvernance RH pourrait bien faire la différence entre les entreprises qui passent le cap de la troisième génération et celles qui disparaissent, emportées par leurs propres contradictions internes.




