Le débat sur la qualité de vie au travail se focalise régulièrement sur le télétravail, la flexibilité ou encore les conditions physiques et le bien-être psychologique. La pause déjeuner reste, elle, largement sous-estimée dans les politiques RH. Pourtant, les données issues des neurosciences, de l’économie comportementale et des études internationales convergent : la manière dont les collaborateurs se nourrissent au travail influence directement leur santé et productivité.
Chez Pluxee Maroc, ce constat structure une vision assumée. Le titre-repas ne se positionne pas comme un avantage périphérique, mais comme un outil opérationnel de gestion du capital humain. Une lecture qui bouscule des idées reçues et tranche avec les pratiques dominantes du marché marocain.
Peut-on réellement établir un lien entre la qualité du déjeuner et la performance au travail ?
Slim BEN AMMAR : Oui, et ce lien est largement documenté. Le cerveau consomme environ 20 % de l’énergie du corps. Lorsque le déjeuner est insuffisant ou déséquilibré, ce sont directement les fonctions cognitives qui sont affectées : concentration, mémoire, capacité de décision. Ce sont pourtant ces fonctions qui conditionnent l’efficacité quotidienne des collaborateurs.
Les travaux en neurosciences montrent également qu’un repas équilibré permet de stabiliser l’énergie tout au long de la journée. On évite les pics suivis de baisses brutales en milieu d’après-midi. La productivité devient plus régulière.
Il ne faut pas négliger non plus la dimension mentale. La pause déjeuner est un moment de récupération. Elle permet de relâcher la pression et de repartir avec un niveau d’attention plus élevé. C’est un levier simple, mais souvent négligé dans les politiques RH.
Existe-t-il des données concrètes qui confirment cet impact ?
Slim BEN AMMAR : L’étude Wanjek C. (2005), Food at Work, du Bureau International du Travail montre clairement que des environnements favorables à l’alimentation améliorent la productivité collective.
Des recherches en nutrition démontrent aussi que des repas équilibrés réduisent la fatigue décisionnelle. Concrètement, un collaborateur bien nourri prend de meilleures décisions sur la durée.
À une échelle plus globale, des travaux économiques indiquent qu’une amélioration de la nutrition peut représenter entre 2 et 3 % du PIB. Ce chiffre traduit une réalité simple : des collaborateurs en meilleure santé, plus concentrés, produisent davantage de valeur.
Si les priorités RH évoluent avec leur époque, la biologie humaine, elle, n’a pas changé. L’enjeu du repas de midi n’est pas une tendance, c’est une nécessité.
Pourquoi l’indemnité repas en espèces ne permet-elle pas d’atteindre cet objectif ?
Slim BEN AMMAR : Le problème est structurel. L’argent liquide est fongible. Une fois versé, il n’est plus associé à une fonction précise. Il peut être utilisé pour le transport, des dépenses urgentes ou d’autres arbitrages du quotidien.
Les données sont très claires. Une étude publiée dans l’American Economic Review (Hastings & Shapiro 2018, menée sur 500 000 ménages) montre que seulement 7 à 10 % d’un montant versé en espèces est effectivement consacré à l’alimentation.
Cela signifie que l’entreprise investit, mais que cet investissement n’atteint pas son objectif initial. Ce n’est pas une question de discipline individuelle. C’est simplement la nature de l’argent.
Comment expliquer ce décalage entre l’intention et l’usage réel ?
Slim BEN AMMAR : Il s’explique par un mécanisme bien identifié : la comptabilité mentale. Richard Thaler, Prix Nobel d’économie 2017 a montré que nous catégorisons nos revenus. Chaque type de dépense correspond à un “compte mental”.
Le cash n’est associé à aucun compte spécifique. Il se mélange à l’ensemble des dépenses. À l’inverse, un titre-repas crée un compte mental dédié à l’alimentation.
Une indemnité repas versée en espèces ne crée pas de compte mental alimentation. Elle disparaît dans le flux général des dépenses et c’est précisément là qu’un titre dédié au repas joue un rôle que le cash ne peut jamais jouer.
En quoi le titre-repas modifie-t-il concrètement les comportements ?
Slim BEN AMMAR : L’impact est très significatif. Lorsque l’aide est versée sous forme de titre dédié, entre 50 et 60 % du montant est réellement utilisé pour l’alimentation.
On passe donc d’un taux de 7 à 10 % avec le cash à un niveau cinq à dix fois supérieur. Ce n’est pas une amélioration marginale, c’est un changement d’efficacité.
Le titre-repas agit comme un signal clair. Il oriente la dépense sans contrainte. Il crée un cadre mental qui rend le comportement cohérent avec l’objectif initial.
Observe-t-on aussi un impact sur la qualité des repas ?
Slim BEN AMMAR : Oui, et c’est un point important. Les bénéficiaires de titres-repas arbitrent moins en fonction du prix. Ils sont moins focalisés sur les produits les moins chers et font des choix de meilleure qualité.
Le fait de disposer d’un budget dédié réduit la pression financière sur ce poste de dépense. Cela permet de privilégier un repas complet plutôt qu’une solution rapide ou insuffisante.
Thaler décrit ce mécanisme comme l’utilité de transaction. On n’achète pas seulement pour se nourrir, on achète avec une certaine sérénité parce que le budget est là, clairement affecté. C’est un changement subtil, mais il a des effets réels sur ce qu’on met dans son assiette.
Une étude du CRÉDOC français, conduite sur près de 1 000 salariés, confirme cela concrètement. Les bénéficiaires de titres repas sont significativement plus nombreux à déclarer faire un vrai repas à midi. Et les non-bénéficiaires sont deux fois plus nombreux à sauter des repas.
Au-delà de l’alimentation, quel rôle joue le titre-repas dans l’engagement des collaborateurs ?
Slim BEN AMMAR : Il joue un rôle de reconnaissance très concret. Selon une étude internationale que Le groupe Pluxee vient de publier sur l’engagement des collaborateurs, conduite avec Ipsos auprès de 8 700 personnes dans 10 pays, il en ressort, parmi plusieurs enseignements, que les salariés attendent de leur employeur de la réciprocité. L’étude montre que 36 % d’entre eux classent des avantages adaptés à leurs besoins comme le premier critère qui rend une entreprise attractive. Avant même certains aspects du salaire. Ce chiffre dit quelque chose d’important : les collaborateurs veulent être vus comme des personnes, pas seulement comme des ressources.
La différence entre le cash et le titre-repas est ici déterminante. Le cash est perçu comme une rémunération. Le titre-repas est perçu comme une attention spécifique portée au collaborateur. Le titre-repas est l’un des rares outils RH à articuler harmonieusement deux logiques souvent opposées : le soin porté au salarié en tant que personne, et la recherche de performance pour l’entreprise.
Peut-on parler d’un impact sur la cohésion interne ?
Slim BEN AMMAR : Oui. Le titre-repas encourage la prise d’une véritable pause déjeuner. Ce temps est souvent partagé entre collègues.
Ces moments informels renforcent les liens, facilitent les échanges et contribuent à la cohésion des équipes. Ce sont des mécanismes simples, mais qui jouent un rôle réel dans la dynamique collective.
Le caractère universel du dispositif est également important. Il concerne tous les collaborateurs et renforce le sentiment d’équité, qui est un facteur clé du climat social.
Où en est le marché marocain sur ces sujets ?
Slim BEN AMMAR : Il est en transition. Les grandes entreprises ont déjà structuré des solutions, notamment via des cantines. En revanche, une grande partie des PME reste attachée à l’indemnité en espèces.
Cette approche repose souvent sur une logique de simplicité administrative. Mais elle masque une inefficacité réelle. L’investissement existe, mais son impact est imperceptible.
Par ailleurs, la revalorisation du titre-repas à 40 dirhams par jour instaurée par la Loi de Finances 2025, sans alignement correspondant de l’exonération de la prime panier, traduit une orientation claire des pouvoirs publics en faveur de dispositifs traçables et encadrés, au détriment des mécanismes en numéraire dont l’usage s’est progressivement éloigné de leur finalité initiale. Ce signal fort vient ainsi corroborer l’ensemble des affirmations précédemment avancées.
Quel message adressez-vous aux dirigeants et DRH qui hésitent encore ?
Slim BEN AMMAR : Je leur dirais de regarder les données de manière objective. Pour un même investissement, l’impact réel sur l’alimentation est cinq à dix fois supérieur avec un titre-repas.
Mais au-delà des chiffres, il faut considérer la perception des collaborateurs. Ils attendent des actions concrètes, visibles, régulières.
Le repas de midi est un point de contact quotidien. C’est un levier simple, mais puissant. Il agit sur la performance, la santé, l’engagement et la cohésion.
Le titre-repas ne doit pas être vu comme une dépense. C’est un investissement en capital humain, avec un retour direct et mesurable.
L’OCDE, dans son étude de référence sur les chèques sociaux (2021), classe le titre repas parmi les outils de politique sociale les plus efficaces et les mieux documentés au monde. Selon la Social Vouchers International Association (SVIA), ce sont désormais plus de 100 millions de personnes qui utilisent des titres sociaux quotidiennement dans 42 pays à travers le monde. La Commission européenne, l’OIT, la FAO et l’OCDE s’accordent toutes à reconnaître le titre repas comme une bonne pratique dans l’amélioration de l’alimentation et du bien-être des travailleurs.
Partout où il s’est développé, le titre-repas figure dans le trio de tête des avantages en nature les plus plébiscités.
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